Bulletin N°14

décembre 2017

Elections au Kirghizstan : les conséquences sur la politique religieuse

Catherine Poujol

Lorsque, le 5 décembre 2017, dans une cérémonie sobre retransmise sur la chaine nationale, le Président sortant de la petite République du Kirghizstan, Almazbek Atambaev, cède l’emblème du pouvoir, le drapeau national, à son successeur Sooronbaj Jeenbekov, on comprend vite qu’il a dû mal à quitter le pouvoir. C’est pourtant bien lui qui a changé la Constitution en 2016 afin de rendre impossible un deuxième ou un troisième mandat présidentiel. Pourtant, A. Atambaev s’est avéré fin politique. Il a su manœuvrer dans les sables mouvants d’une opposition dispersée. Il n’a pas non plus hésité à reprocher à Vladimir Poutine, en visite officielle dans la région en février 2017, les faibles retombées économiques pour le pays suite à son adhésion à la Communauté économique eurasiatique [Eurasec] en avril 2015[1]Catherine, Putz. « A ‘Blurry’ Union: Kyrgyzstan and the Eurasian Economic Union », The Diplomat. Consulté le 26 décembre 2017 [URL: … Continue reading ni à se brouiller avec le Président du Kazakhstan, Nursultan Nazarbaev, quelques jours avant les élections. Ce faisant, Atambaev souhaitait protester contre le fait que son homologue kazakh avait reçu, en septembre 2017, Omirbek Babanov, 39 ans, le principal challenger du propre poulain du Président sortant. La campagne d’O. Babanov avait suscité l’espoir auprès d’une part importante de la population, jusqu’à 62 % des intentions de vote selon des sondages officieux, avant qu’il ne se rende dans le sud du pays où il a interpelé la population ouzbèke dans des termes qui se sont révélés contre-productifs pour sa campagne[2]Tobias, Volmer. « Kyrgyz elections stoke regional tensions », Global Risks Insights. Consulté le 26 décembre 2017. [URL : … Continue reading.

Elu le 15 octobre 2017 au premier tour de scrutin avec 54 % des voix, dans une campagne où il n’a guère suscité d’enthousiasme, Sooronbaj Jeenbekov, 59 ans, cinquième Président du Kirghizstan indépendant, est pourtant l’homme choisi par Atambaev pour lui succéder. Ancien Premier ministre dans un système politique où cette fonction ne procure guère de visibilité, il a été choisi au sein du SDPK, le Parti Social-Démocrate du Kirghizstan, la formation politique du Président Atambaev, sans susciter d’enthousiasme particulier. Il a d’ailleurs entamé la campagne électorale crédité de seulement 16 % des intentions de vote.

Sur les onze candidats en lice, seul Omurbek Babanov s’est démarqué tout au long de sa campagne intitulée « En avant » [« Alga karai jol »]. L’analogie avec le mouvement « En marche ! » suggère son intérêt pour la campagne électorale française, jusque dans les modalités de déroulement du débat télévisé où il a fait preuve de calme et de maîtrise de soi face au comportement volontairement humiliant du candidat Jeenbekov qui l’a tutoyé à plusieurs reprises et agressé verbalement. Les derniers jours de campagne ont été décisifs, de même que la lassitude de l’ensemble de la population kirghize à l’idée d’entrer à nouveau dans un cycle de turbulence politique et sociale, comme ce fut le cas en 2005 à l’issue des élections législatives contestées, puis en 2010 lorsque l’augmentation du prix de l’essence et de l’ électricité avait provoqué d’importants mouvements sociaux et interethniques, qui s’étaient soldés par le départ du Président en exercice et la convocation de nouvelles élections. Ainsi, la simple idée qu’il pourrait y avoir un second tour semblait inquiéter le corps électoral, mais cela n’a pas été le cas. Enfin, si les électeurs n’avaient pas été insensibles à l’immense fortune de Babanov (acquise en partie au Kazakhstan), se disant qu’il ferait un président moins préoccupé d’assurer sa fortune personnelle, les largesses financières faites à la population dans les semaines précédant le premier tour par l’équipe de Jeenbekov ont eu raison de l’hypothèse Babanov qui présentait en outre le handicap de n’être kirghize qu’à 50 %. C’est donc sans euphorie ni illusion que la population a opté pour la continuité orchestrée par le Président sortant, montrant une fois de plus la distance incompressible entre le peuple et ses élites, comme si dans ces Républiques d’Asie centrale postsoviétique, la population dans son ensemble n’avait aucune illusion sur ce qui pourrait lui arriver de bénéfique de la part d’un pouvoir qui ne les concernait guère.

Pour l’heure, la question principale qui se pose au nouveau Président, et qui préoccupe l’ensemble de la société, est celle de la position qu’il adoptera dans le débat qui touche ce pays officiellement laïque sur la place constitutionnelle de l’islam. Il faut dire que le président sortant n’avait pas ménagé ses efforts pour alerter la communauté internationale et nationale sur ce qu’il appelait le « danger de l’islamisme radical » qui, selon lui, planait sur cette société postsoviétique pour laquelle l’option religieuse pouvait apparaître comme une solution au fléau de l’injustice, de la corruption et de la perte de sens. Sooronbaj Jeenbekov avait d’ailleurs organisé une grande conférence internationale au palais présidentiel fin septembre 2017. Intitulée « L’islam dans un pays laïque moderne », la conférence s’est achevée par l’adoption de la « Déclaration de Bichkek » le 29 septembre. Elle stipule notamment « qu’il [faut] créer et conserver un équilibre entre les intérêts des différentes confessions religieuses » et vise à mettre en exergue le rôle que pourrait avoir Bichkek à l’échelle internationale en ce qui concerne la « bonne gestion » de l’islam[3]Voir notre « Ressource(S) » à ce sujet dans le numéro 11 [URL : https://www.sciencespo.fr/enjeumondial/fr/odr/la-declaration-de-bichkek-sur-les-relations-entre-l-islam-et-l-etat-moderne-seculier].

Ainsi, quelle que soit la position religieuse personnelle du Président Jeenbekov[4]La vox populi dit qu’il serait plus pratiquant que ses prédécesseurs et que ses frères auraient d’importants intérêts financiers en Arabie saoudite. sur la feuille de route tracée par son prédécesseur, il va devoir maintenir l’équilibre entre les différentes options qui se partagent le marché de la réislamisation progressive du pays : l’influence saoudienne très présente financièrement comme partout en Asie centrale, celle du mouvement piétiste pakistanais Tabligh Jamaat qui poursuit son ancrage en province et à Bichkek, ou encore celle des ONG locales militant pour le droit des femmes musulmanes à se revoiler[5]Telle l’Association Mutakalim qui a déjà déposé une première demande au Parlement pour modifier l’uniforme des écolières kirghizes par l’obligation de porter le voile et un pantalon sous … Continue reading

Le Président nouvellement élu est demeuré particulièrement discret sur le dossier de la réislamisation depuis son investiture. On le dit attentif à la lutte anticorruption, mais il veille à ne pas écorner son image pour l’instant fort pâle par des déclarations intempestives. Du point de vue stratégique, Jeenbekov poursuivra sans nul doute la trajectoire d’Atambaev qui a mis fin à la présence militaire américaine sur la base Manas de l’aéroport de Bichkek en juillet 2015 et qui, par-dessus tout, veille aux relations de bon voisinage avec la Chine et la Fédération de Russie.

Les négociations en cours depuis des mois sur l’ouverture par Moscou d’une seconde base russe (outre celle de Kant située près de Bichkek), dans le sud du pays, pour sécuriser une région proche de l’Afghanistan et du Tadjikistan, montrent le retour sans équivoque de l’influence russe au cœur de l’Asie centrale dans la République la plus ouverte de la zone, mais de ce fait, sans doute la plus fragile. Il ne fait aucun doute, à cet égard, que Moscou surveille de près les velléités de réislamisation par le biais de prosélytes étrangers à l’œuvre dans cette République depuis plus de vingt ans, et qui ont conduit à l’apparition d’un activisme religieux polymorphe dont l’impact se ressent, bien loin du seul espace national kirghize.

Notes

Notes
1 Catherine, Putz. « A ‘Blurry’ Union: Kyrgyzstan and the Eurasian Economic Union », The Diplomat. Consulté le 26 décembre 2017 [URL: https://thediplomat.com/2016/02/a-blurry-union-kyrgyzstan-and-the-eurasian-economic-union/
2 Tobias, Volmer. « Kyrgyz elections stoke regional tensions », Global Risks Insights. Consulté le 26 décembre 2017. [URL : https://globalriskinsights.com/2017/10/kyrgyz-presidential-elections-dynamics/].
3 Voir notre « Ressource(S) » à ce sujet dans le numéro 11 [URL : https://www.sciencespo.fr/enjeumondial/fr/odr/la-declaration-de-bichkek-sur-les-relations-entre-l-islam-et-l-etat-moderne-seculier]
4 La vox populi dit qu’il serait plus pratiquant que ses prédécesseurs et que ses frères auraient d’importants intérêts financiers en Arabie saoudite.
5 Telle l’Association Mutakalim qui a déjà déposé une première demande au Parlement pour modifier l’uniforme des écolières kirghizes par l’obligation de porter le voile et un pantalon sous la jupe, laquelle s’est soldée par un refus.
Pour citer ce document :
Catherine Poujol, "Elections au Kirghizstan : les conséquences sur la politique religieuse". Bulletin de l'Observatoire international du religieux N°14 [en ligne], décembre 2017. https://obsreligion.cnrs.fr/bulletin/elections-au-kirghizstan-les-consequences-sur-la-politique-religieuse/
Bulletin
Numéro : 14
décembre 2017

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Auteur.e.s

Catherine Poujol, directrice de l’Institut français d’études sur l’Asie centrale – Bichkek

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