Bulletin N°39

septembre 2022

Le rôle croissant du religieux dans la rivalité entre grandes puissances – version française

Peter Mandaville

Depuis désormais deux décennies, l'évolution rapide des dynamiques de pouvoir à l’échelle mondiale est au cœur des préoccupations des analystes et observateurs des questions internationales. Qu'ils utilisent la terminologie des puissances "montantes" ou "émergentes" ou qu'ils parlent d'une nouvelle ère de rivalité multipolaire entre grandes puissances, les spécialistes des relations internationales ont fait couler beaucoup d'encre en spéculant sur la forme probable et sur les caractéristiques de l'ordre instable qui prévaut aujourd’hui à l’échelle internationale. L'émergence de la Chine en tant que grande puissance sur la scène mondiale est un thème récurrent, tout comme la politique étrangère ferme de la Russie sous la direction de Vladimir Poutine. L'Inde et le Brésil figurent également souvent dans ces récits. Dans la plupart de ces analyses, l'accent est mis sur les indicateurs classiques de puissance internationale, tels que la capacité militaire et la force économique. L'élément religieux est beaucoup plus rarement mentionné, alors qu'il occupe une place de plus en plus importante dans la nouvelle géopolitique du pouvoir mondial.

Religion et affaires internationales : qu’est-ce qui est nouveau et qu’est-ce qui ne l'est pas ?

À première vue, la religion semble être l'une des facettes de ce que Joseph Nye a appelé le désormais célèbre "soft power", c'est-à-dire la capacité d'une nation à induire des comportements préférés de la part d'autres États, non pas par des moyens coercitifs ou matériels, mais plutôt par l'attrait de sa culture et de ses valeurs[1]Joseph S. Nye, Soft Power, the means to success in world politics, Public affairs, 2019.. Et pourtant, à quelques exceptions près, la religion n'a pas été l'objet principal des études sur le soft power[2]Jeffrey Haynes, Religious Transnational Actors and Soft Power, Routledge, 2016.. Cela ne signifie pas que les aspects les plus souples des stratégies des grandes puissances nouvelles comme émergentes n'ont pas reçu la part d'attention qui leur était due. La valeur stratégique du réseau mondial chinois que sont les Instituts Confucius[3]Voir à ce titre Ying Zhou et Sabrina Luk, « Establishing Confucius Institutes : a tool for promoting China’s soft power ? » Journal of Contemporary China, 100 (25), 2016, pp. 628-642., par exemple, ou la popularité transnationale des feuilletons turcs[4]Voir Jana Jabbour, « Winning Hearts and minds through soft power: the case of tukish soap operas in the Middle East”, in Nele Lenze, Charlotte Schriwer, Zubaidah Abdul Jalil (eds), Media in the … Continue reading sont tous deux fréquemment cités comme des exemples de la manière dont les nations émergentes ont trouvé des moyens créatifs d'exercer une influence à l'étranger au-delà des instruments conventionnels de la diplomatie ou de l'assistance économique. Cependant, il n'est pas toujours facile de discerner une logique géopolitique particulière dans ce type d'activité, ou de mesurer ses effets en termes tangibles.

À l'inverse, l'émergence et l'impact de la religion comme instrument d'habileté politique dans le contexte de la géopolitique contemporaine ne sont que trop clairs et très concrets. Dans ce qui suit, j'aborderai plusieurs modalités à partir lesquelles les grandes puissances exercent une influence mondiale par le biais de la religion, et je soulignerai certaines des façons dont la religion est devenue un nouveau terrain sur lequel se jouent aujourd'hui les rivalités entre grandes puissances.

Il est important de noter d'emblée qu'il n'y a rien de particulièrement nouveau à identifier la religion comme un aspect important des affaires internationales. Depuis la fin de la Guerre Froide, de nombreux chercheurs ont souligné la résurgence de la religion comme facteur, par exemple, des diverses guerres civiles et conflits ethniques[5]Monica Duffy Toft, Daniel Philpott, Timothy Samuel Shah, God’s Century, Resurgent religion and global politics, New-York, London, Norton, 2011.. Le présent débat ne porte toutefois pas sur la pertinence de la religion en tant que facteur contributif ou causal pour expliquer les événements et les résultats de la politique mondiale. Il s'agit plutôt de mettre en lumière une tendance selon laquelle plusieurs pays fréquemment identifiés comme des grandes puissances montantes ou revanchardes ont intégré la religion et l'engagement religieux comme composante explicite de leur comportement extérieur. Même à cet égard, il ne faudrait pas exagérer la nouveauté : pendant la Guerre Froide, les États-Unis ont vu une utilité géopolitique importante dans la religion en tant que contrepoids au communisme « impie » et étaient heureux de promouvoir les activités religieuses dans les pays considérés comme risquant une insurrection pro-soviétique. De même, l'Arabie saoudite, alliée des États-Unis dans ce même effort, considérait le soutien à un large éventail de causes islamiques comme un moyen utile d'atténuer l'influence de ses concurrents régionaux tels que l'Égypte dans les années 1960 et l'Iran après 1979[6]Peter Mandaville (ed.), Wahhabism and the world, understanding Saudi Arabia’s global influence on Islam, New-York, Oxford University Press, 2022.. Ce qui est distinctif aujourd'hui dans plusieurs contextes clés, c'est l'émergence d'une coopération persistante et systématique entre les gouvernements et les institutions religieuses, et la projection de ces partenariats dans l'arène politique mondiale.

Dans un effort notable/appréciable de réflexion théorique sur ce phénomène, Gregorio Bettiza, spécialiste des relations internationales, a suggéré que nous devions tenir compte de la manière dont certains États, en vertu de leur relation historique et institutionnelle unique avec des traditions religieuses spécifiques, possèdent des ressources concernant ce qu'il appelle le « capital sacré » – proche de la notion de capital social en science politique et en sociologie – qui peuvent ensuite être déployées stratégiquement sur la scène internationale[7]Gregorio Bettiza, « States, Religions, and Power: Highlighting the role of sacred capital in world politics”, online : States, Religions, and Power: Highlighting the Role of Sacred Capital in … Continue reading. Toutefois, comme le note Bettiza, « la possession et la culture du capital sacré ne se traduisent pas automatiquement par des résultats souhaités, qu'un État cherche activement ou non à le mobiliser à des fins particulières ». Certains exemples d'États cooptant la religion à des fins géopolitiques et que nous examinons ci-dessous mettent aussi en lumière l'observation pertinente de Bettiza selon laquelle « les ressources et dynamiques religieuses qui sont productives de différents types de capital sacré peuvent également générer des conséquences involontaires ou négatives[8]Ibid. ».

La section suivante propose un tour d'horizon du rôle de la religion dans la politique étrangère et les relations extérieures de divers pays fréquemment identifiés comme des puissances montantes ou rivales des grandes puissances. La diversité – géographique, historique et culturelle – représentée ici aide à faire comprendre que l'adoption de la religion comme instrument de stratégie politique n'est pas un phénomène limité à une seule partie du monde ou uniquement présent dans une seule tradition religieuse. On le retrouve dans de nombreuses régions et dans toute la gamme des religions du monde.

Les nouvelles modalités du religieux géopolitique : Russie, Chine, Inde et les pays du Conseil de coopération du Golfe

Il convient de commencer par un cas qui a déjà fait l'objet d'une couverture médiatique[9]Oleg Kuznetsov, “Orthodoxy and Russian foreign policy: A story of rise and fall”, Politics today, 12 avril 2021. [En ligne] Orthodoxy and Russian Foreign Policy: A Story of Rise and Fall - … Continue reading et d'une analyse scientifique[10]Alicja Curanović, The Religious Factor in Russia's Foreign Policy, London, New-York, Routledge, 2012., à savoir l'alliance politique étroite qui s'est formée au cours des deux dernières décennies entre Vladimir Poutine et l'Église orthodoxe russe – en particulier son primat, le patriarche Kirill. Si le Kremlin a indubitablement le dessus dans cette relation, il s'agit néanmoins d'une symbiose dans laquelle l'État russe apporte son soutien et ses ressources à l'Église afin qu'elle se mobilise au niveau transnational au nom des valeurs religieuses conservatrices et, qu’en retour, elle fournisse à Moscou de nouveaux canaux pour projeter son influence politique dans la mêlée tumultueuse des politiques identitaires ethnoreligieuses au sein des Balkans occidentaux et dans d'autres régions de l'étranger proches de la Russie. La religion est également au cœur de la doctrine directrice de la politique étrangère de Poutine, Russkiy Mir ("Monde russe"), qui cherche à consolider et à défendre une construction ethnolinguistique et civilisationnelle qui défend une lecture particulière de l'histoire, de l'ethnicité, de la langue et de l'Église orthodoxe eurasiennes comme constitutives d'une identité russe à la fois culturelle et géopolitique.

En ce qui concerne la guerre actuelle de la Russie en Ukraine, le discours du « Monde russe » a joué des rôles multiples. Avant l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et son soutien à l'agitation séparatiste dans la région orientale du Donbas en Ukraine, Moscou a déployé le Russkiy Mir dans un registre plus proche du soft power religieux, conçu pour tirer un Kiev récalcitrant de son orientation de plus en plus pro-européenne au nom de la fraternité panorthodoxe[11]Mark Trevelyan and Alistair Bell, “Putin approves new foreign policy doctrine based on 'Russian World'”, Reuters, 5 septembre 2022. [En ligne] Putin approves new foreign policy doctrine based on … Continue reading. Cette stratégie ayant échoué, le Kremlin a pivoté et a commencé à utiliser les vrilles d'influence qui relient l'Église orthodoxe russe à son affiliée subordonnée en Ukraine (l'Église orthodoxe ukrainienne-Patriarcat de Moscou) afin d'accentuer les divisions au sein de la société ukrainienne et de semer la désunion – une stratégie religieuse de « sharp power[12]Peter Mandaville, “How Putin turned religion’s “sharp power” against Urkaine, United States Institute of Peace, 9 février 2022. [En ligne] How Putin Turned Religion’s ‘Sharp Power’ … Continue reading » qui, d'une manière générale, n'a pas non plus donné les résultats escomptés. Dans ce qui pourrait peut-être être considéré comme un exemple du type de conséquences involontaires associées à l'utilisation du capital sacré auquel Gregorio Bettiza a fait allusion plus haut, la stratégie religieuse de Poutine-Kirill pour l'Ukraine semble n'avoir guère fait plus qu'aliéner la branche de l'Église orthodoxe d'Ukraine précédemment alignée sur Moscou. Le 27 mai 2022, son Conseil général a publié une déclaration soulignant son indépendance vis-à-vis de l'Eglise orthodoxe russe en raison de l'invasion de l'Ukraine par Poutine et indiquant sa volonté d'entamer un dialogue avec sa rivale locale, l'Église orthodoxe autocéphale d'Ukraine.

Le partenariat Poutine-Kirill s'est toutefois révélé plus fructueux sur d'autres fronts. Dans les Balkans occidentaux, par exemple, l'agitation transnationale émanant de structures liées à l'Église orthodoxe serbe – soutenue par le patriarcat de Moscou – a été un facteur déterminant de la récente résurgence du sentiment nationaliste et de la montée des tensions intercommunautaires dans des pays comme la Bosnie et le Monténégro[13]Harun Karčić, “Russia’s influence in the Balkans: the interplay of religion, politics and history”, Berkley forum, 2022. [En ligne] Russia's Influence in the Balkans: The Interplay of … Continue reading. L'espace contesté des droits de l'homme est peut-être le plus large et sans doute le plus efficace des domaines dans lequel le Kremlin s’appuie sur l’Église orthodoxe russe. Dans le récit de Moscou, la Russie, soutenue par l’Église, est le premier défenseur mondial des valeurs « traditionnelles » et « familiales » face à ce qu'elle dépeint comme un projet occidental (c'est-à-dire nord-américain et européen) visant à exporter l'idéologie féministe et à imposer la reconnaissance des droits LGBTQI et du mariage homosexuel. En plus de représenter une transnationalisation de ce que l'on appelle souvent les « guerres culturelles », le fait que la Russie se présente comme l'avant-garde de ce que Kristina Stoeckl et Dmitry Uzlaner appellent de manière évocatrice une « Internationale moraliste[14]Kristina Stoeckl, The moralist international Russia in the global culture wars, Frodham university press, 2022. » doit également être considéré comme faisant partie d'une stratégie visant à attirer dans son orbite des pays qui étaient auparavant alignés sur les États-Unis et l'Europe occidentale. Si Moscou a certainement mis l'accent sur la protection des valeurs conservatrices (et surtout chrétiennes) dans son engagement avec les pays plus conservateurs du Sud – y compris en Afrique subsaharienne et, plus récemment, au Moyen-Orient[15]Mohammad Hanafi, “Russian Orthodox Church builds on links with Egyptian Copts”, Al-Monitor, 5 août 2022 ; [en ligne] … Continue reading – elle considère que cet effort a une portée mondiale. En effet, l'un des axes les plus fructueux et potentiellement perturbateurs sur le plan géopolitique qui a émergé de l'entrée de la Russie dans les guerres culturelles mondiales est la relation de plus en plus cordiale qui lie le mouvement des valeurs familiales soutenu par Moscou et les groupes évangéliques conservateurs ainsi que les groupes nationalistes blancs aux États-Unis[16]Bethany Moreton, “The U.S. Christians Who Pray for Putin”, Boston review, 11 mars 2022, [en ligne] The U.S. Christians Who Pray for Putin - Boston Review.. Si les efforts de la Russie pour infiltrer les plateformes de médias sociaux américaines afin d'exacerber la polarisation politique et de manipuler les campagnes politiques sont désormais bien connus, les dimensions religieuses des opérations du sharp power de Moscou aux États-Unis sont restées relativement discrètes[17]National Endowment for democracy, “Sharp power: rising authoritarian influence”, forum report, 5 décembre 2017. [En ligne] “Sharp Power: Rising Authoritarian Influence”: New Forum Report - … Continue reading.

Passons maintenant à un cas plus contre-intuitif, celui de la Chine. Pékin est, bien sûr, largement considéré comme opposé à la religion – aussi, lorsqu'on pense à la Chine et à la religion, il est beaucoup plus courant de se concentrer sur la suppression systématique de la liberté religieuse dans le pays. Plus récemment, Pékin a été accusé de génocide au regard des les atrocités massives commises contre les musulmans ouïghours dans ses provinces occidentales. Et si la Chine a trouvé une certaine utilité stratégique à embrasser la sécurisation de l'islam associée aux discours politiques mondiaux de lutte contre le terrorisme et de prévention de l'extrémisme violent, il s'agit de quelque chose de très différent du déploiement de l'histoire et de l'identité religieuses d'un pays en tant qu'atout géopolitique. Et pourtant, contre toute attente, c'est ce que fait Pékin. Les travaux des universitaires Yoshiko Ashiwa et David Wank ont montré comment la Chine a invoqué l'héritage bouddhiste du pays comme un atout de soft power dans le cadre de ses activités de diplomatie publique dans des pays stratégiquement importants dont la population est majoritairement ou minoritairement bouddhiste[18]Yoshiko Ashiwa et David Wank, “The Chinese state’s global promotion of Buddhism”, Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs, 11 novembre 2020. [En ligne] The Chinese State's Global … Continue reading. En Asie, ces efforts se concentrent sur les pays déjà intégrés économiquement à la Chine, comme le Laos, le Cambodge et la Mongolie. En dehors de l'Asie, l'exportation par la Chine de l'héritage bouddhiste s'est avérée utile pour exercer une influence dans les pays qui s'engagent activement en faveur du multiculturalisme, comme l'Australie, le Canada et les États-Unis. Plus directement en rapport avec la géopolitique, les récits de Pékin sur le « bouddhisme chinois » peuvent également être considérés comme une couche culturelle de l'initiative phare de Xi Jinping « la Ceinture et la Route », avec des activités de « soft power » religieux également axées sur des pays clés de cette ceinture comme le Sri Lanka et l'Indonésie[19]Gregory V. Raymond, “Religion as a tool of influence”, Contemporary Southeast Asia, 42 (3), 2020, pp. 346-371..

L'Indonésie offre une transition utile pour examiner le cas d'une autre puissance montante qui a occasionnellement utilisé la religion et le discours religieux dans sa politique étrangère. L'Inde, notamment sous la direction de Narendra Modi, a adopté une forme de nationalisme qui place l'hindouisme au cœur de ses préoccupations. Le parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), et d'autres forces de la droite politique indienne, comme le mouvement Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) et d'autres éléments de l'alliance Sangh Parivar, ont adopté l'idéologie nationaliste hindoue de l'Hindutva comme doctrine directrice. Dans la sphère intérieure, la prééminence croissante du discours de l'Hindutva a été associée à une augmentation du sentiment anti-musulman et des tensions intercommunautaires. À l'extérieur, si certaines manifestations de la religion dans la politique étrangère de l'Inde – comme la promotion par Modi de la Journée internationale du yoga[20]Sumit Ganguly, “The possibilities and limits of India’s new religious soft power”, Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs, 14 juillet 2020, [en ligne] The Possibilities and Limits … Continue reading – ont été relativement bénignes, d'autres ont donné lieu à des tendances plus inquiétantes qui reflètent l'agitation intérieure de l'Inde. Par exemple, dans ce qui semble être un cas de pouvoir religieux indien indirect, la récente recrudescence des tensions entre la population majoritairement hindoue de Bali, en Indonésie, et la minorité musulmane de l'île est due en partie à l'influence croissante des militants indiens du Sangh Parivar sur les pages et les groupes des médias sociaux axés sur Bali. Ces activités ne se limitent pas à l'Indonésie, puisque des groupes Facebook et Telegram pro-BJP, alignés sur le RSS, ciblent les communautés hindoues en Thaïlande, en Malaisie, au Sri Lanka ainsi qu'au sein des communautés de la diaspora indienne au Royaume-Uni, au Canada et aux États-Unis.

Enfin, si les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ne sont généralement pas considérés comme des grandes puissances montantes, des pays comme les Émirats arabes unis et le Qatar se sont imposés ces dernières années comme des courtiers de pouvoir régionaux clés disposant d'un réseau mondial croissant pour exercer une influence commerciale, culturelle et politique. Pour eux, ainsi que pour leur voisin, l'Arabie saoudite (parfois un allié proche, à d'autres égards un concurrent), la religion est apparue comme une facette importante de leur portefeuille géopolitique ces dernières années. Nous pouvons identifier deux facettes distinctes de cette tendance. Premièrement, et d'une certaine manière très proche du rôle joué par la Jordanie[21]Mackenzie R. Poust, “’Made in Jordan’: Assessing the legacy of the Amman message”, Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs, 15 septembre 2022, [en ligne] "Made" in Jordan: … Continue reading dans les années qui ont immédiatement suivi les attentats du 11 septembre, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont cherché à se positionner en tant que centres d'excellence mondiaux pour la production et la diffusion de communications antiterroristes et contre-extrémistes via un discours d' « islam modéré[22]Annelle Sheline, “More moderate than Thou: How the U.S. and Arab States Manipulate Religious Authority to Maintain their Power”, Quincy institude for responsible statecraft, 16 mars 2021, [en … Continue reading ». Cette approche a le double effet de permettre à ces pays d'être reconnus comme des alliés importants dans l'effort mené par les États-Unis pour contrer les menaces de groupes tels que l’État islamique et Al-Qaeda, tout en aidant leurs gouvernements – et les familles royales – à consolider leur emprise sur le pouvoir en supprimant et en criminalisant toute expression politisée de l'islam (y compris les groupes islamistes non violents tels que les Frères musulmans) comme un risque potentiel de terrorisme.

La tendance observée ces dernières années et qui consiste à accueillir régulièrement des sommets et des conférences internationales sur des thèmes tels que l'harmonie, la tolérance et la coexistence interconfessionnelles est connexe, mais aussi quelque peu distincte. La formule standard de ces événements consiste en une réunion très médiatisée de chefs religieux internationaux qui aboutit à la publication d'une déclaration exprimant l'engagement collectif des participants à promouvoir des relations pacifiques entre les peuples de différentes confessions, à souligner les valeurs communes partagées par les diverses religions ou à protéger les droits des minorités religieuses. Il y a certainement de quoi se réjouir de ces développements, l'Arabie saoudite – longtemps considérée comme un bastion de l'antisémitisme et de l'intolérance religieuse – accueillant des voix juives et chiites éminentes lors d'événements tels que le Forum de mai 2022 sur les valeurs communes aux adeptes des religions à Riyad[23]Ligue musulmane internationale, “World faith leaders convene in Saudi Arabia for first time in ground-breaking conference to build bridges with Muslim leaders”, RNS Press releases, 12 mai 2022, … Continue reading. Cette vague de diplomatie de la tolérance a également une utilité pratique en tant qu'accompagnement des affaires publiques du grand projet Vision 2030 du prince héritier saoudien Mohammed bin Salman. Compte tenu de la réputation de conservatisme religieux rigide du royaume, le succès de son plan visant à faire de l'Arabie saoudite un acteur majeur dans le secteur mondial de la culture et du divertissement et à développer de nouveaux portefeuilles commerciaux et d'investissement transrégionaux dépend de la diffusion du message selon lequel l'Arabie saoudite accueille des personnes de cultures et de confessions diverses. Cependant, certains observateurs sont plus cyniques et voient dans cette « prolifération de déclarations » des pays du Conseil de coopération du Golfe un effort pour créer un écran de fumée vertueux afin de détourner l'attention et de blanchir les diverses manières dont les politiques de ces mêmes États dans des pays tels que le Yémen, la Libye et la Syrie ont en fait exacerbé le conflit et la violence[24]Annelle R. Sheline, “Declaration proliferation : the international politics of religious tolerance”, Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs, 11 juillet 2019. [En ligne] Declaration … Continue reading. Dans le même ordre d'idées, cette nouvelle diplomatie religieuse du CCG, comme celle de la Russie, comporte également le risque de conséquences involontaires et négatives. Par exemple, dans de nombreux cas, les gouvernements en question – dont les propres références religieuses sont faibles ou inexistantes – se sont appuyés sur des partenariats avec d'éminents érudits islamiques pour servir de figures de proue à leur travail de sensibilisation religieuse. En s'alignant et en acceptant le patronage des gouvernements du CCG qui restent controversés dans la région, ces mêmes érudits religieux risquent toutefois de compromettre leur réputation et leur indépendance.

Répercussions du religieux dans la nouvelle géopolitique

S'il est clair, d'après les exemples cités ci-dessus, que la religion est devenue une facette constante du comportement des grandes puissances et des pays émergents dans la géopolitique contemporaine, comment devons-nous penser à la signification à plus long terme de cette tendance et à ses répercussions sur les relations internationales ? En guise de conclusion, nous pouvons souligner trois aspects de la nouvelle géopolitique du religieux qui méritent d'être pris en compte. Deux d'entre eux sont très directement liés aux concepts et thèmes classiques des affaires internationales : la structure des alliances internationales et la dynamique des conflits, de la guerre et de la paix. Tout d'abord, et peut-être le plus clairement dans le cas de la diplomatie religieuse de la Russie, nous voyons des preuves évidentes d'un effort pour armer une conception spécifique des droits de l'homme, de la liberté religieuse et des guerres culturelles afin de creuser un fossé entre les États-Unis, l'Europe occidentale et les pays plus conservateurs sur le plan social – en particulier dans le Sud global – qui se sont traditionnellement trouvés alignés stratégiquement. Nous voyons ici la Russie utiliser des valeurs religieuses communes de la même manière que la Chine a cherché à tirer parti de son absence d'histoire coloniale et de ses références anti-impérialistes pour construire une solidarité avec l'Afrique subsaharienne. Ce qui est peut-être encore plus fascinant à observer, c'est le réseau croissant de coopération transnationale qui relie les nationalistes d'extrême droite de différentes régions du monde et traditions religieuses dans ce qui ressemble à une coalition mondiale de « monoculturalistes » engagés – unissant même, dans le cas de certains conservateurs américains et de leurs homologues russes, les citoyens de pays traditionnellement opposés les uns aux autres dans le domaine géopolitique conventionnel. Deuxièmement, la nouvelle géopolitique de la religion a des implications claires pour la sécurité et la stabilité de certains pays et régions. Dans les contextes où la projection extérieure de l'influence et du pouvoir religieux est de nature plus « criante », les politiques identitaires et les tensions intercommunautaires latentes ou frémissantes peuvent facilement déboucher sur des conflits ouverts et parfois violents, sans avertissement. Les Balkans occidentaux – dont les conflits des années 1990 sont désormais considérés par beaucoup comme appartenant au passé – pourraient facilement se rallumer, la mobilisation religieuse transnationale servant de facteur catalyseur clé. Il existe une troisième et dernière valence de la religion dans la nouvelle géopolitique qu'il convient de garder à l'esprit, bien que ses implications ne soient pas aussi facilement exprimées par les catégories et concepts standard des relations internationales. Ce qu'il faut retenir ici, c'est que les périodes de la vie politique mondiale marquées par un ordre international en mutation – dont les formations, les normes et les thèmes d'organisation sont très incertains – représentent des moments où les récits offrant un sens, un objectif et une vision ont tendance à gagner du terrain. Si, comme l'affirment de nombreux observateurs, nous nous éloignons aujourd'hui d'un ordre international libéral (qui n'a jamais été parfaitement formé et qui est très loin d'être parfaitement libéral) pour nous diriger vers un ordre mondial post-occidental flou mais très probable[25]Olivier Stuenkel, Post-Western world: how emerging powers are remaking global order, Oxford, Wiley, 2016., la religion continuera à occuper une place importante dans le paysage géopolitique en évolution.

 

Notes

Notes
1 Joseph S. Nye, Soft Power, the means to success in world politics, Public affairs, 2019.
2 Jeffrey Haynes, Religious Transnational Actors and Soft Power, Routledge, 2016.
3 Voir à ce titre Ying Zhou et Sabrina Luk, « Establishing Confucius Institutes : a tool for promoting China’s soft power ? » Journal of Contemporary China, 100 (25), 2016, pp. 628-642.
4 Voir Jana Jabbour, « Winning Hearts and minds through soft power: the case of tukish soap operas in the Middle East”, in Nele Lenze, Charlotte Schriwer, Zubaidah Abdul Jalil (eds), Media in the Middle East. activism, politics, and culture, Cham, Palgrave Macmillan, 2017, pp. 145-163.
5 Monica Duffy Toft, Daniel Philpott, Timothy Samuel Shah, God’s Century, Resurgent religion and global politics, New-York, London, Norton, 2011.
6 Peter Mandaville (ed.), Wahhabism and the world, understanding Saudi Arabia’s global influence on Islam, New-York, Oxford University Press, 2022.
7 Gregorio Bettiza, « States, Religions, and Power: Highlighting the role of sacred capital in world politics”, online : States, Religions, and Power: Highlighting the Role of Sacred Capital in World Politics (georgetown.edu)
8 Ibid.
9 Oleg Kuznetsov, “Orthodoxy and Russian foreign policy: A story of rise and fall”, Politics today, 12 avril 2021. [En ligne] Orthodoxy and Russian Foreign Policy: A Story of Rise and Fall - Politics Today
10 Alicja Curanović, The Religious Factor in Russia's Foreign Policy, London, New-York, Routledge, 2012.
11 Mark Trevelyan and Alistair Bell, “Putin approves new foreign policy doctrine based on 'Russian World'”, Reuters, 5 septembre 2022. [En ligne] Putin approves new foreign policy doctrine based on 'Russian World' | Reuters.
12 Peter Mandaville, “How Putin turned religion’s “sharp power” against Urkaine, United States Institute of Peace, 9 février 2022. [En ligne] How Putin Turned Religion’s ‘Sharp Power’ Against Ukraine | United States Institute of Peace (usip.org).
13 Harun Karčić, “Russia’s influence in the Balkans: the interplay of religion, politics and history”, Berkley forum, 2022. [En ligne] Russia's Influence in the Balkans: The Interplay of Religion, Politics, and History (georgetown.edu).
14 Kristina Stoeckl, The moralist international Russia in the global culture wars, Frodham university press, 2022.
15 Mohammad Hanafi, “Russian Orthodox Church builds on links with Egyptian Copts”, Al-Monitor, 5 août 2022 ; [en ligne] https://www.al-monitor.com/originals/2022/07/russian-orthodox-church-builds-links-egyptian-copts#ixzz7fzqVJtRX
16 Bethany Moreton, “The U.S. Christians Who Pray for Putin”, Boston review, 11 mars 2022, [en ligne] The U.S. Christians Who Pray for Putin - Boston Review.
17 National Endowment for democracy, “Sharp power: rising authoritarian influence”, forum report, 5 décembre 2017. [En ligne] “Sharp Power: Rising Authoritarian Influence”: New Forum Report - NATIONAL ENDOWMENT FOR DEMOCRACY (ned.org)
18 Yoshiko Ashiwa et David Wank, “The Chinese state’s global promotion of Buddhism”, Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs, 11 novembre 2020. [En ligne] The Chinese State's Global Promotion of Buddhism (georgetown.edu).
19 Gregory V. Raymond, “Religion as a tool of influence”, Contemporary Southeast Asia, 42 (3), 2020, pp. 346-371.
20 Sumit Ganguly, “The possibilities and limits of India’s new religious soft power”, Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs, 14 juillet 2020, [en ligne] The Possibilities and Limits of India's New Religious Soft Power (georgetown.edu)
21 Mackenzie R. Poust, “’Made in Jordan’: Assessing the legacy of the Amman message”, Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs, 15 septembre 2022, [en ligne] "Made" in Jordan: Assessing the Legacy of the Amman Message (georgetown.edu).
22 Annelle Sheline, “More moderate than Thou: How the U.S. and Arab States Manipulate Religious Authority to Maintain their Power”, Quincy institude for responsible statecraft, 16 mars 2021, [en ligne] More Moderate Than Thou: How the U.S. and Arab States Manipulate Religious Authority to Maintain their Power - Quincy Institute for Responsible Statecraft.
23 Ligue musulmane internationale, “World faith leaders convene in Saudi Arabia for first time in ground-breaking conference to build bridges with Muslim leaders”, RNS Press releases, 12 mai 2022, [en ligne] World faith leaders convene in Saudi Arabia for first time in ground-breaking conference to build bridges with Muslim leaders (religionnews.com).
24 Annelle R. Sheline, “Declaration proliferation : the international politics of religious tolerance”, Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs, 11 juillet 2019. [En ligne] Declaration Proliferation: The International Politics of Religious Tolerance (georgetown.edu)
25 Olivier Stuenkel, Post-Western world: how emerging powers are remaking global order, Oxford, Wiley, 2016.
Pour citer ce document :
Peter Mandaville, "Le rôle croissant du religieux dans la rivalité entre grandes puissances – version française". Bulletin de l'Observatoire international du religieux N°39 [en ligne], septembre 2022. https://obsreligion.cnrs.fr/bulletin/le-role-croissant-du-religieux-dans-la-rivalite-entre-grandes-puissances/
Bulletin
Numéro : 39
septembre 2022

Sommaire du n°39

Voir tous les numéros

Auteur.e.s

Peter Mandaville, United States Institute of Peace

Texte traduit par Anne Lancien

Aller au contenu principal