Bulletin N°14

décembre 2017

Querelle de chapelles en Abkhazie

Kathy Rousselet

LES ETATS DU CAUCASE DU SUD

Source : atelier de cartographie de Sciences Po
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Les réveils nationaux issus des bouleversements politiques dans l’espace postsoviétique ont provoqué de nombreux conflits de juridiction ecclésiastique. Ceux qui ont éclaté en Ukraine sont bien connus. Dans ce pays cohabitent désormais plusieurs Eglises orthodoxes : l’une, officiellement reconnue par le monde orthodoxe, dépend de Moscou ; les autres, autoproclamées autocéphales, souhaitent se placer sous l’autorité du Patriarcat de Constantinople. La situation en Abkhazie, petite république du Caucase Sud majoritairement orthodoxe[1]Pour des éléments historiques sur le contexte religieux en Abkhazie, voir Kristina M. Conroy, « Semi-Recognized States and Ambiguous Churches : The Orthodox Church in South Ossetia and Abkhazia … Continue reading, n’est guère plus simple.

Vers un séparatisme religieux

Après la guerre entre cette République et la Géorgie en 1992-1993, l’Eglise de Géorgie a perdu de facto le contrôle des chrétiens orthodoxes abkhazes et une grande majorité de son clergé a dû quitter le territoire de la République ; le prêtre abkhaze Vissarion Apliaa, soutenant un rapprochement avec la Russie, a pris la tête de l’éparchie géorgienne de Soukhoumi et de l’Abkhazie, et des prêtres abkhazes ont été ordonnés par le Patriarcat de Moscou. Suite à la guerre entre la Russie et la Géorgie, le 15 septembre 2009, le même Vissarion Apliaa a fondé une Eglise orthodoxe abkhaze qui s’est séparée du catholicossat de Géorgie, mais qui n’a pourtant pas été reconnue par le patriarche russe Kirill. Pourtant l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud l’avait été par l’Etat russe. La reconnaissance de cette Eglise par le Patriarcat de Moscou aurait en effet créé un précédent alors que celui-ci défend le statu quo ecclésial en Ukraine et qu’il attend que l’Eglise de Géorgie le soutienne dans sa lutte contre le séparatisme religieux ukrainien. Face à cette crise territoriale, la hiérarchie de l’Eglise orthodoxe russe a ainsi indiqué par la voix de plusieurs de ses hiérarques que les frontières ecclésiastiques et politiques ne devaient pas nécessairement coïncider.

Les pressions du patriarche russe

Les tensions religieuses en Abkhazie se sont encore aggravées depuis le début des années 2010, car l’Eglise orthodoxe abkhaze de Vissarion Apliaa est désormais concurrencée par la « Sainte Métropole d’Abkhazie », créée autour du monastère du Nouvel-Athos, important centre religieux rouvert en 1994, et que l’Eglise orthodoxe russe considère comme l’un de ses hauts lieux. Fondé par des moines russes en 1875, il a été largement restauré sur des fonds de la Fédération de Russie et de mécènes russes. Tout en affirmant le maintien de l’Abkhazie sous la juridiction de Tbilissi, le patriarche Kirill a obtenu du catholicos-patriarche géorgien Ilia II un accord verbal en 2012 selon lequel la cathédrale du Nouvel-Athos serait placée sous la double juridiction des deux patriarcats et y a envoyé son représentant, l’higoumène Ephraim. Mais celui-ci s’est vu interdire l’entrée dans le monastère : le Nouvel-Athos est contrôlé par l’archimandrite Dorothée Dbar et un petit groupe de prêtres réformateurs, formés au Mont Athos et tournés vers la Grèce et l’Europe, qui s’opposent à Moscou tout comme à l’Eglise de Géorgie, et qui ont créé en 2011 la « Sainte Métropole d’Abkhazie » dont ils demandent à Constantinople de reconnaître l’autocéphalie. Ceci a provoqué un conflit majeur, le patriarche Kirill interdisant, certes en vain, aux fidèles de l’Eglise orthodoxe russe de fréquenter le monastère. Quant à Ilia II, il a boycotté, aux côtés de Moscou, le concile panorthodoxe de Crète.

Le religieux au service de l’indépendance politique

Moscou a également tenté de faire pression sur les autorités étatiques abkhazes. Celles-ci ont répondu que toutes les églises dépendaient désormais de l’éparchie dirigée par Vissarion Apliaa et qu’elles n’avaient aucun moyen d’agir. De fait, le pouvoir de Soukhoumi soutient la quête d’une Eglise orthodoxe autocéphale qu’il considère comme un préalable à la reconnaissance de l’indépendance politique de l’Abkhazie par les pays européens et tente de maintenir une politique de compromis avec les deux mouvements orthodoxes séparatistes[2]Pour plus de détails, voir David Gamtsemlidze, « Как Грузинская церковь выбирает между Москвой и Брюсселем » [Comment l’Eglise orthodoxe de … Continue reading. En juin 2013, le pouvoir a reconnu officiellement la « Sainte Métropole d’Abkhazie » : le monastère du Nouvel-Athos, par son importance pour le monde orthodoxe, peut apparaître comme une ressource symbolique non négligeable dans la reconnaissance d’une indépendance religieuse. En avril 2015, une délégation de parlementaires abkhazes a par ailleurs rendu visite au patriarche Kirill pour discuter du statut de l’Eglise abkhaze[3]Dans le même mouvement d’affirmation nationale, les autorités politiques soutiennent également une religion autochtone abkhaze. Voir Arusyak Agababyan, « ‘Во что мы верим ?’: … Continue reading.

Début novembre 2017, le métropolite Ilarion Alfeiev, responsable du département des relations extérieures du patriarcat de Moscou, a rendu visite à Ilia II pour lui transmettre l’invitation de Kirill aux festivités marquant à Moscou le centenaire du rétablissement du patriarcat de Moscou, mais aussi, et surtout, pour manifester le mécontentement de chef de l’Eglise russe à l’égard du mouvement séparatiste abkhaze et de la situation créée autour de la cathédrale du monastère du Nouvel-Athos. Il a rappelé la décision prise par les deux patriarches de constituer un groupe de travail pour tenter de résoudre la question du statut de l’Eglise d’Abkhazie. Certains experts considèrent que si le patriarcat de Moscou n’obtenait pas gain de cause, il pourrait demander le soutien de l’Etat russe qui pourrait alors imposer des sanctions économiques à l’Abkhazie[4]Giorgi Menabde, « Russia and Georgia Agree to Unite Against ‘Church Separatism’ in Abkhazia », Eurasia Daily Monitor, volume 14, numéro 143, 2017 [URL: … Continue reading. On attendait une déclaration commune des deux patriarches à Moscou en décembre dernier : Ilia II, à la santé fragile, n’a néanmoins pas pu s’y déplacer.

Notes

Notes
1 Pour des éléments historiques sur le contexte religieux en Abkhazie, voir Kristina M. Conroy, « Semi-Recognized States and Ambiguous Churches : The Orthodox Church in South Ossetia and Abkhazia », Journal of Church and State, vol. 57, n° 4, déc. 2015, p. 621–639.
2 Pour plus de détails, voir David Gamtsemlidze, « Как Грузинская церковь выбирает между Москвой и Брюсселем » [Comment l’Eglise orthodoxe de Géorgie choisit entre Moscou et Bruxelles], 21 novembre 2016, Centre Carnegie de Moscou. Consulté le 20 décembre 2017 [URL : http://carnegie.ru/commentary/66206].
3 Dans le même mouvement d’affirmation nationale, les autorités politiques soutiennent également une religion autochtone abkhaze. Voir Arusyak Agababyan, « ‘Во что мы верим ?’: возрождение традиционной религии в поствоенной Абхазии» [En quoi croyons-nous? : la renaissance de la religion traditionnelle dans l'Abkhazie d'après-guerre], Государство, религия, Церковь в России и за рубежом,1, 2016, pp. 67-91.
4 Giorgi Menabde, « Russia and Georgia Agree to Unite Against ‘Church Separatism’ in Abkhazia », Eurasia Daily Monitor, volume 14, numéro 143, 2017 [URL: https://jamestown.org/program/russia-georgia-agree-unite-church-separatism-abkhazia/].
Pour citer ce document :
Kathy Rousselet, "Querelle de chapelles en Abkhazie". Bulletin de l'Observatoire international du religieux N°14 [en ligne], décembre 2017. https://obsreligion.cnrs.fr/bulletin/querelle-de-chapelles-en-abkhazie/
Bulletin
Numéro : 14
décembre 2017

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Auteur.e.s

Kathy Rousselet, directrice de recherche au CERI – Sciences Po Paris

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