Bulletin N°02

novembre 2016

La religion dans l’armée russe

Observatoire International du Religieux

Depuis l’annexion de la Crimée au printemps 2014, l’armée russe inquiète les membres de l’OTAN. Et pour cause ! En dépit d’une situation économique dégradée, les dépenses consacrées à la défense augmentent (12,5 % du budget de l’État en 2010, puis 19,7 % en 2015). Pour autant, la réforme militaire engagée en 2008 n’a pas entamé l’impopularité du service militaire. Mais l’ambition affichée par le Kremlin de conserver une force d’un million d’hommes contraint l’Etat au maintien d’une forme de conscription. Une solution intermédiaire a donc été retenue : le service est conservé, sa durée passe de deux à un an, et le nombre de personnels signant un contrat avec les forces est augmenté.

Cette redynamisation doit aussi à l’amélioration de l’image de l’armée dans l’opinion publique, tombée bien bas après les deux guerres en Tchétchénie. La campagne de communication publique, qui valorise l’engagement en Syrie, attire les jeunes vers une carrière militaire. Mais une fois que les candidats entrent dans l’armée, les choses se compliquent en raison de la grande diversité des affiliations identitaires et religieuses.

Gérer la diversité

Dans un société plurielle, la gestion des minorités dans l’armée est effectivement un défi majeur. D’un côté, l’armée russe doit faire face à une forte croissance de la population musulmane en son sein. De l’autre, elle est touchée par le prosélytisme virulent développé par l’Eglise orthodoxe. Au sein de la société russe, la religion orthodoxe est prépondérante. Son poids politique augmente depuis que le Kremlin s’est rapproché du patriarche Kirill. Mais l'orthodoxie côtoie d’autres monothéismes (islam, judaïsme, bouddhisme).

En Russie, les musulmans forment la deuxième communauté religieuse après les orthodoxes. En 2009, ils étaient 15,5 millions, soit 11 % des citoyens. Sur le plan géographique, deux sous-communautés se distinguent : d’un côté, les Tatars ( 5,5 millions ) et Bachkirs (1,6 million) ; de l’autre, les Tchétchènes. Les premiers vivent principalement en région (Tatarstan, Bachkirie, Volga-Oural) et à Moscou. Quant aux Tchétchènes, ils vivent principalement dans le Caucase du nord (1,3 million). Régulièrement, depuis la chute de l’URSS, les nationalistes agitent la menace d’une forte croissance de la population musulmane, pointant le risque de voir l’armée composée d’une majorité de soldats d’origine musulmane.

La longue histoire des musulmans dans l’armée

Depuis la conquête du khanat de Kazan par Ivan le Terrible, en 1552, les musulmans comptent au rang des sujets de l’Empire russe : les troupes des Tatars de Kasimov servent dans les forces d’Ivan et participent à la conquête de la Volga. Ivan envoie des prêtres orthodoxes pour convertir les non-Russes et les convertis de haut rang conservent alors leur statut social et économique.

A cette époque, l’Eglise orthodoxe occupe une place dominante. Sa présence dans l’armée est régulée par la loi militaire de 1716, selon laquelle chaque régiment doit comprendre un prêtre orthodoxe. En 1719, un oukaz de Pierre le Grand étend leur présence à chaque bâtiment de la flotte.

Mais la fin du XVIIIe siècle voit également la reconnaissance de la tolérance religieuse au sein des troupes. La cérémonie du serment s’effectue en présence des dignitaires religieux de toutes les confessions représentées dans les unités, dans la langue vernaculaire puis progressivement en russe. Les musulmans gagnent le droit à la protection de l’Etat et, à certaines périodes, à l’accès à des subsides pour les mollahs affiliés aux troupes.

L’Armée rouge : entre athéisme et méfiance envers les musulmans

La Révolution mettra fin à la présence des 3700 prêtres orthodoxes et 100 imams officiellement comptabilisés dans l’armée. Sous Staline, au sein de l’Armée rouge, s’ouvre une longue période d’athéisme virulent.

La performance des formations musulmanes pendant la Seconde Guerre mondiale, laisse cependant des impressions mitigées : d’un côté, des unités musulmanes se sont distinguées, notamment dans la défense de Moscou, Stalingrad et dans le Caucase ; de l’autre, le nombre important de musulmans ayant rallié des formations allemandes a renforcé le doute des autorités russes quant à la loyauté des ces soldats.

Après 1945, ces unités sont démantelées et la méfiance du haut commandement à l’égard de certaines nationalités conduit à la mise à l’écart de ces populations du corps des officiers, voire à leur déportation. La hiérarchie militaire est alors dominée par les Slaves. C’est à cette époque que le phénomène du zemliatchestvo (regroupements ethniques résultant de tensions entre groupes) fait son apparition, bientôt suivi par la dedovchtchina (bizutage violent de jeunes conscrits par les anciens), qui s’appuie en partie sur les tensions ethniques et religieuses existantes

Aux premières heures de la guerre d’Afghanistan, les tensions entre Russes et non-Russes, orthodoxes et musulmans, vont se trouver à nouveau exacerbées. Les forces d’invasion initiales sont principalement composées de conscrits d’Asie centrale, soit plus de 90 % de musulmans. Cinq divisions sont mobilisées dans les régions centre-asiatiques. De nombreux épisodes ont montré des fraternisations avec l’ennemi. Cette expérience renforce la croyance du commandement de l’armée en la non-fiabilité des soldats musulmans au combat.

Crispations post-soviétiques

Après la chute de l’URSS, deux facteurs viendront renforcer les tensions et clivages au sein des forces armées de la Fédération de Russie. Premièrement le prosélytisme de l'Église orthodoxe, facilité par la nécessité de combler le vide idéologique après la disparition de l’URSS, ce qui soulève aussi le problème de la laïcité des institutions publiques.  Deuxièmement, la campagne de Tchétchénie, qui a exacerbé les tensions existantes car les Tchétchènes ont été progressivement écartés du front, conduisant à une uniformisation ethnique du conflit, qui a renforcé dans l’esprit des musulmans le sentiment d’une guerre des religions.

L’Eglise orthodoxe a en effet demandé l’autorisation, dans les années 1990, de mener des activités pastorales dans les armées. En juillet 1995, se crée ainsi une division du synode chargée des relations avec les forces armées et les structures de maintien de l’ordre. Même si une majorité d’officiers supérieurs a été formée à l’époque de l’athéisme soviétique, beaucoup se considèrent comme « ethniquement orthodoxes ». L’Eglise orthodoxe a donc pu bénéficier d’un terrain favorable alors que la direction du ministère de la Défense demeurait mitigée sur l’introduction des aumôniers dans l’armée. De ce fait, le nombre des prêtres a augmenté : on estime à 2000 ceux qui sont en relation avec des unités et à 600 le nombre de lieux de culte au sein des unités ou à proximité.

Un retour de l’orthodoxie dans l’armée ?

Le rapprochement de l’Eglise orthodoxe et de l’armée conduit l’état-major à promouvoir des expériences surprenantes. Ainsi de la création d’une dizaine d’unités « orthodoxes » entre 1995 et 2000. L’armée ne pouvant exiger de ses membres de révéler leurs croyances, on a sélectionné les représentants de ces unités par diverses astuces : les conscrits sont des séminaristes ou des individus recommandés par des prêtres.

La Russie est longtemps demeuré l’un des rares pays à ne pas disposer d’un clergé militaire. La situation a changé en 2009 : décision fut prise d’introduire des aumôneries militaires des quatre religions traditionnelles dans l’armée. Dans le courant de la même année, des chiffres puisés dans une enquête sociologique venaient étayer cette décision : 86 % des croyants se disent orthodoxes, 8 % professent d’autres religions, 3 % se déclarant musulmans.

Mieux encore, 87 % des militaires interrogés en 2008 se considérant comme croyants reconnaissent qu’ils ont commencé à croire en Dieu immédiatement avant leur entrée dans l’institution militaire et 9 % ont été touchés par la foi pendant leur service. La part des militaires s’affirmant croyants est 1,5 fois plus élevée chez ceux ayant participé à des combats. Cependant, il faut nuancer ces analyses, car la part des militaires respectant scrupuleusement leurs croyances religieuses demeure très faible : 8 % en 1999, 3 % en 2006 et 5 % en 2008.

In fine, on voit combien la place du fait religieux dans l’armée russe est importante à considérer. Trois raisons invitent à y maintenir une attention constante : les rapports étroits que l’Etat russe entretient avec l’église orthodoxe, le dynamisme démographique des populations musulmanes au Caucase, et l’intervention militaire en Syrie.

Pour citer ce document :
Observatoire International du Religieux, "La religion dans l’armée russe". Bulletin de l'Observatoire international du religieux N°02 [en ligne], novembre 2016. https://obsreligion.cnrs.fr/bulletin/la-religion-dans-larmee-russe/
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Numéro : 02
novembre 2016

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