Bulletin N°21

septembre 2018

Les enjeux de la célébration du centenaire de l’assassinat des Romanov

Kathy Rousselet

Le 17 juillet dernier se célébrait le centenaire de l’assassinat de la famille royale de Russie, survenu dans la ville d’Ekaterinbourg, dans la maison Ipatiev où elle était détenue par le régime depuis l’abdication du tsar Nicolas II en 1917. Bien que le déroulé des événements soit toujours sujet à controverse parmi les spécialistes[1]https://www.france24.com/fr/20180718-russie-centenaire-assassinat-famille-imperiale-romanov-tsar-nicolas-II-anastasia-ipatiev, l’histoire retient que, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, les Romanov, ainsi que les personnes qui leur étaient proches, ont été tués sur ordre de Lénine. Après un silence de plusieurs décennies sur ces événements, la Russie a peu à peu renoué avec ce passé. Ainsi, en 2000, l’Eglise orthodoxe russe décide de canoniser l’ensemble de la famille royale, tandis qu’en 2013, la justice annonce la réhabilitation des Romanov. En cette année symbolique, notre spécialiste de la Russie, Kathy Rousselet, directrice de recherche au Ceri, décrypte les enjeux actuels des commémorations de cet assassinat en analysant l’homélie délivrée à cette occasion par le patriarche de l’Eglise orthodoxe russe, Kirill (ou Cyrille) de Moscou, le 17 juillet 2018.

Homélie du Patriarche de Moscou Kirill à l'occasion du centenaire de l'assassinat de la famille impériale

17 juillet 2018

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
Votre Béatitude Mgr Onuphre, métropolite de Kiev et de toute l’Ukraine, confrères archipasteurs, chers frères et sœurs qui êtes réunis en grand nombre en cette nuit, devant le lieu où fut commis, il y a cent ans, un crime terrible : des personnes coupables en rien, ayant consacré leur vie entière au service de la Patrie, y furent tuées par la volonté néfaste de l’homme. Ce crime tourmente notre conscience jusqu’à aujourd’hui. Elle nous oblige à repenser à cette période et à tenter de comprendre ce qui est arrivé à notre pays, à notre peuple. D’où sont venus ce trouble de l’esprit et cette infortune ? A cent ans de distance, malgré toute notre bonne volonté, nous ne pouvons pas cerner toutes les nuances de la vie nationale de notre peuple (…). Mais des crimes comme celui qui a été commis ici n’ont pas été perpétrés par hasard. Derrière ce crime, il y avait quelque chose, il y avait la faute collective de tout un peuple, un tournant dans l’histoire de la Sainte Russie qui a conduit le peuple dans une terrible impasse.
Qu’est-il donc arrivé à notre peuple ? Notre pays était couvert d’églises et de monastères, une majorité absolue de la population était baptisée, les églises étaient remplies. Pourquoi tout ceci est-il arrivé ? Pourquoi les assassins ont-ils appuyé sans frémir sur la gâchette ? Cela veut dire que tout n’allait pas si bien dans le pays. (…) Et l’on sait qu’au cours au moins des deux cents années qui ont précédé la tragédie de la Maison Ipatiev, la conscience des gens s’est transformée et ces transformations en ont conduit beaucoup, progressivement et de façon constante, vers l’apostasie, l’oubli des commandements, la perte d’un lien spirituel réel avec l’Eglise et notre tradition spirituelle multiséculaire.
Pourquoi ceci est-il arrivé à notre peuple ? Pourquoi à un moment est-il devenu ce train fou dont le conducteur ne maîtrise plus la vitesse et prend un virage serré, filant ainsi vers une catastrophe inéluctable ? Quand sommes-nous entrés comme peuple dans ce virage ? Nous y sommes entrés quand l’intelligentsia, l’aristocratie et même une partie du clergé ont commencé à considérer comme des pensées d’avant-garde pouvant changer pour le mieux la vie du peuple des pensées et des idéaux qui nous étaient étrangers et des visions du monde formées sous l’influence de théories philosophiques et politiques qui n’avaient rien en commun avec le christianisme, ni avec notre tradition et notre culture nationales.
En effet, l’idée de changer pour le mieux la vie du peuple apparaît chaque fois que naît le dessein de changer de façon radicale le cours de l’histoire. Nous savons que les renversements les plus terribles et les plus sanglants ont toujours eu lieu alors que les gens aspiraient à une vie meilleure. Les meneurs de ces renversements expliquaient aux gens que pour rendre la vie meilleure il n’y avait que le sang, la mort et la destruction de l’ordre établi. (…)
Une question se pose : Peut-on construire une vie heureuse à travers le crime, le sang, la violence, la destruction des objets sacrés ? L’histoire témoigne clairement que non. Et sans doute, la première leçon, et la plus importante que nous ayons à tirer de cette tragédie qui remonte à cent ans : aucune promesse d’une vie meilleure, aucun espoir d’une aide venant de l’extérieur, de la part de personnes soi-disant plus instruites ou en avance sur leur temps ne doivent séduire notre peuple. Nous devons nous souvenir de cette tragédie du passé. Nous devons développer une immunité par rapport à tous les appels, quels qu’ils soient, à atteindre le bonheur humain par la destruction de ce qui existe (…) Et les gens se sont approprié le mensonge ; le sommet de leur rejet de ce qu’ils avaient de plus sacré et de plus cher fut la terrible exécution de la famille impériale, des personnes innocentes qui n’avaient en rien transgressé la loi. (…) Aujourd’hui, réunis ici en nombre, nous nous souvenons de la tragédie de la maison Ipatiev. Nous avons élevé nos prières vers Dieu, nous avons prié l’empereur souffre-passion Nicolas et ceux qui ont souffert avec lui, afin que dans les cieux, ils prient pour notre Patrie terrestre, notre peuple, pour que la foi orthodoxe se consolide dans chacune des générations russes à venir, pour que la fidélité à Dieu, l’amour de la Patrie accompagnent la vie de notre jeunesse, et de ceux qui viendront à sa suite, et pour qu’aucune tragédie semblable à celle-ci ne se reproduise plus jamais sur notre terre. Que Dieu veille sur notre terre Russe, le peuple russe, qui vit aujourd’hui dans différents Etats, qui s’appellent de différentes façons et notre peuple même s’appelle de différentes façons, mais c’est toujours le même peuple qui est sorti des fonts baptismaux de Kiev et qui, traversant des périodes historiques particulièrement tragiques, a gardé jusqu’à aujourd’hui la foi orthodoxe. Que la bénédiction de Dieu repose sur notre peuple, notre Patrie, et notre Eglise orthodoxe russe martyre. Que la vie de notre peuple soit transfigurée par les prières des nouveaux martyrs et confesseurs de l’Eglise russe, sans aucun bouleversement ni aucun sang versé, mais avec la ferme assurance de la foi et de l’espérance que Dieu est avec nous. Que Dieu nous protège tous par les prières des souffre-passion impériaux et tous les nouveaux martyrs !
Amen

Traduit du russe par Kathy Rousselet
Texte original [URL : http://www.patriarchia.ru/db/text/5239579.html]

Les 16 et 17 juillet 2018 était célébré le centenaire de l’assassinat de la famille impériale russe. Venus de différentes villes de Russie, mais aussi d’Ukraine, de Biélorussie, d’Asie Centrale, de Serbie ou des Etats-Unis[2]Sur la diplomatie de l’Eglise orthodoxe russe voir « Centre spirituel et culturel orthodoxe de Russie : pourquoi exporter la spiritualité ? » dans notre Bulletin n°4, janvier 2017, p. 27-29., de nombreux pèlerins ont afflué à Ekaterinbourg[3]Quatrième ville de Russie située quelque 1 400 km à l'est de Moscou, là où celle-ci a été exécutée, afin de participer aux processions et offices en mémoire de Nicolas II et de sa famille, canonisés comme souffre-passion par l’Eglise orthodoxe russe en 2000. Le point culminant des célébrations était la procession se déroulant à la fin de la nuit, et menant les croyants de l’église de Tous-les-Saints, construite à l’endroit de la maison Ipatiev (détruite en 1977 alors que Boris Eltsine était premier secrétaire du Parti de l’oblast de Sverdlovsk[4]Nom soviétique de la ville de Ekaterinbourg), à Ganina Iama, où les corps auraient été jetés puis brûlés, selon le récit de l’Eglise. Le patriarche de Moscou Kirill s’est lui-même déplacé, organisant pour l’occasion une réunion du Saint-Synode dans la ville.

Cette homélie du patriarche Kirill lors de la liturgie de la nuit du 17 juillet 2018 mérite que l’on s’y attarde. Elle célèbre la patrie et mentionne la Sainte Russie, issue du baptême du grand-prince Vladimir en 988. Elle reprend l’idée, centrale dans la pensée du patriarche, d’une renaissance du peuple russe à travers le sacrifice des « nouveaux martyrs » de la période soviétique. Nicolas II est désormais considéré comme un fondement de l’Etat russe, à l’égal du grand-prince Vladimir et de son épouse Olga, ou de saint Serge de Radonège[5]Serge de Radonège (1313-1392) fut un conseiller des princes russes lors du joug tatar. En 1380, il bénit le grand-prince de Moscou, Dmitri Donskoï, avant la bataille de Koulikovo que celui-ci … Continue reading. Le patriarche souligne la place essentielle de la tradition et de la culture russes pour le développement du pays : la Russie a sa propre voie, elle ne devrait pas en dévier. Aucun mot cependant sur la nécessité d’un quelconque repentir national pour cet assassinat, alors que cette idée reste très présente dans le diocèse de Ekaterinbourg et dans les propos du métropolite (archevêque) du lieu. Le patriarche a dit plus d’une fois qu’on ne saurait appeler les générations actuelles à un repentir collectif pour des crimes qu’elles n’ont pas commis, la renaissance religieuse actuelle témoignant, selon lui, du pardon de Dieu. La famille impériale apparaît par ailleurs dans ses propos au milieu des nouveaux martyrs, sans qu’elle ait un statut particulier.

Cette homélie contraste avec les propos tenus par de nombreux pèlerins lors des processions. Selon mes observations, dans la foule figuraient, en effet, de nombreux représentants du mouvement des « vénérateurs du Tsar » [tsarebojniki], qui se sont illustrés par leur virulente opposition à la sortie du film Matilda d’A. Outchitel relatant la romance du tsar Nicolas II avec une ballerine. Certains, vénérant le tsar avant même sa canonisation, considèrent que le Tsar expie les péchés des hommes [tsar-iskoupitel], d’autres vénèrent également la figure du guérisseur mystique, Raspoutine, et beaucoup rêvent d’une monarchie orthodoxe.

Parmi les premiers dans la procession, avec les hauts dignitaires de l’Eglise orthodoxe, figuraient les autorités locales, et en particulier le représentant du président et le gouverneur de l’oblast’. Mais Vladimir Poutine ne s’est guère intéressé à l’événement. Dans la ville même de Ekaterinbourg, des expositions ont été consacrées aux Romanov, en particulier dans le Centre Eltsine[6]Le Centre Eltsine est un grand centre culturel fondé en 2015 à Ekaterinbourg. Il comprend notamment un musée consacré à la vie politique de la Russie dans les années 1990 et au premier … Continue reading, ou encore dans le parc historique « Russie-mon histoire[7]Cette grande exposition est une réplique régionale du grand parc historique « Russie mon histoire », conçu par l’évêque Tikhon Chevkounov à la tête du conseil patriarcal pour la culture et … Continue reading ». Des débats ont eu lieu sur la question controversée des restes de la famille impériale, officiellement inhumée en 1998 dans la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Saint-Pétersbourg. Mais l’événement religieux de 2018 a eu un impact, somme toute limité, y compris à Ekaterinbourg, malgré la présence de plusieurs dizaines de milliers de pèlerins (la presse orthodoxe a parlé de cent mille personnes lors de la procession de la nuit) aux abords de l’église de Tous-les-Saints.

Notes

Notes
1 https://www.france24.com/fr/20180718-russie-centenaire-assassinat-famille-imperiale-romanov-tsar-nicolas-II-anastasia-ipatiev
2 Sur la diplomatie de l’Eglise orthodoxe russe voir « Centre spirituel et culturel orthodoxe de Russie : pourquoi exporter la spiritualité ? » dans notre Bulletin n°4, janvier 2017, p. 27-29.
3 Quatrième ville de Russie située quelque 1 400 km à l'est de Moscou
4 Nom soviétique de la ville de Ekaterinbourg
5 Serge de Radonège (1313-1392) fut un conseiller des princes russes lors du joug tatar. En 1380, il bénit le grand-prince de Moscou, Dmitri Donskoï, avant la bataille de Koulikovo que celui-ci gagna contre la Horde d’Or, un empire turco-mongole actif au 13e et 14e siècle.
6 Le Centre Eltsine est un grand centre culturel fondé en 2015 à Ekaterinbourg. Il comprend notamment un musée consacré à la vie politique de la Russie dans les années 1990 et au premier président de la Fédération de Russie. Boris Eltsine est né dans la région de Sverdlovsk et a été premier secrétaire du Parti de la région de 1976 à 1985
7 Cette grande exposition est une réplique régionale du grand parc historique « Russie mon histoire », conçu par l’évêque Tikhon Chevkounov à la tête du conseil patriarcal pour la culture et financé par l’entreprise Gazprom, installé au Centre panrusse des expositions de Moscou. Ce parc, à visée idéologique, reprend l’histoire de la Russie en y replaçant en son centre l’Eglise orthodoxe russe.
Pour citer ce document :
Kathy Rousselet, "Les enjeux de la célébration du centenaire de l’assassinat des Romanov". Bulletin de l'Observatoire international du religieux N°21 [en ligne], septembre 2018. https://obsreligion.cnrs.fr/bulletin/les-enjeux-de-la-celebration-du-centenaire-de-lassassinat-des-romanov/
Bulletin
Numéro : 21
septembre 2018

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Auteur.e.s

Kathy Rousselet, directrice de recherche au CERI – Sciences Po Paris

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