Bulletin N°35

janvier 2022

Union européenne, populisme et religion : trio ou triangle d’incompatibilité ?

François Foret

La résurgence de la religion dans la gouvernance de l’Union européenne (UE) comme problème d’action publique et ressource politique a constitué un phénomène frappant durant les deux dernières décennies, tant au niveau national que supranational. Deux causes sont communément avancées pour expliquer ce regain. D’une part, les attentats terroristes commis en référence à l’Islam radical qui ont frappé plusieurs pays dans les années 2000 et 2010 ont constitué des chocs traumatiques et motivé la mise en œuvre de politiques de contre-radicalisation. D’autre part, des forces populistes de droite radicale se sont emparées de la thématique religieuse en mettant en miroir la défense d’un héritage chrétien comme fondement civilisationnel des identités collectives et la critique d’un Islam présenté comme étranger et inassimilable.

Le propos n’est pas ici de définir le populisme mais il convient néanmoins de préciser de quoi et de qui l’on parle. Il n’est pas traité du populisme dans le champ religieux, mais des mobilisations du religieux dans le champ politique à des fins populistes. Nous nous concentrons sur la droite radicale constituée par exemple de Fidesz en Hongrie, Droit et Justice en Pologne, le Rassemblement National en France ou Lega en Italie[1]. Tous ces partis ne revendiquent pas l’héritage des totalitarismes du vingtième siècle mais un nationalisme plus contemporain à dimension raciste ou ethnocentrique qui introduit des éléments de discrimination comme la religion. Ils ont en commun la promotion de la nation comme groupe primaire homogène, le rejet de la diversité et de la pluralisation et un discours anti-élites[2]. Ils ont été des protagonistes de l’établissement de la religion comme enjeu de conflit dans la politique européenne, sans en être les responsables exclusifs.

Cette « conflictualisation » du religieux a été bien étudiée dans le cadre stato-national mais est moins documentée au niveau supranational et transnational. Cet article discute brièvement quelques développements récents du débat sur le sens, les modalités et les effets des usages populistes du religieux dans la légitimation de l’UE. L’argumentation s’organise en trois temps. Premièrement, elle expose en quoi les arènes européennes demeurent peu hospitalières aux références religieuses. Deuxièmement, elle explique ensuite pourquoi ces dernières sont cependant mobilisés dans des finalités et des modalités toujours très nationales. Troisièmement, la question est de savoir si ce populisme à dimension religieuse succède à des formes plus traditionnelles d’interaction entre politique et religion ; et, plus précisément, s’il remplace la démocratie chrétienne présentée comme matrice de l’intégration européenne, ou s’il s’agit d’un phénomène d’une toute autre nature. La conclusion compare le populisme à dimension religieuse à d’autres mutations politiques contemporaines pour évaluer sa spécificité et son avenir.

L’improbable mobilisation populiste de la religion dans la gouvernance européenne

Trois éléments au moins font de la gouvernance européenne une faible structure d’opportunité pour l’usage de références religieuses à des fins politiques. D’abord, l’UE a peu de compétences sur la régulation des affaires religieuses et les enjeux normatifs qui y sont traditionnellement liés (bioéthiques, moraux, etc.). Ensuite, dans leur stratégie habituelle d’esquive des sujets conflictuels non solubles dans le compromis, les institutions européennes s’abritent derrière la subsidiarité pour laisser aux États la gestion du sacré et se cantonnent à un répertoire d’action et de justification éminemment séculier qui s’impose aussi à tous les autres acteurs (politiciens, lobbies, société civile)[3]. Enfin, dans des sociétés multiconfessionnelles et de plus en plus indifférentes au religieux, les bénéfices électoraux de jouer la « carte de dieu » sont en constante diminution et très incertains. C’est particulièrement vrai concernant les partis populistes dont les électeurs apparaissent plus sécularisés que le reste de la population et éloignés des institutions religieuses[4].

Comment dès lors expliquer la mainmise soudaine de la droite radicale populiste[5] sur la thématique religieuse ? La principale motivation est de faire de cette dernière une arme discursive contre tous les « outsiders » accusés de porter atteinte à la communauté nationale idéalisée et définie notamment par son ancrage dans un héritage religieux multiséculaire. Ces « outsiders » peuvent être les étrangers ne procédant pas du même héritage, et en premier lieu les musulmans érigés en « autres » absolus ; les athées professant le libéralisme culturel ; mais aussi les élites dirigeantes nationales, européennes et globales coupées du « vrai peuple » et complaisantes ou complices avec les deux premières catégories d’outsiders. À partir de la fin des années 1990, les droites radicales se sont emparées des références religieuses à partir d’arrière-plans idéologiques très différents, allant d’un paganisme préchrétien (Front national français, Lega Nord italienne) à une position anticléricale (FPÖ autrichien) en passant par un conservatisme religieux intégral (Droit et Justice polonais). Progressivement, les discours ont convergé vers un usage standardisé d’un christianisme culturel compris comme mémoire évidée de tout contenu prescriptif et d’une islamisation érigée en repoussoir[6].

Il se constitue ainsi un christianisme identitaire transnational à multiples facettes mettant l’accent bien davantage sur l’appartenance que sur la croyance[7]. Un courant en Europe de l’ouest et du nord adopte une posture séculariste définie autour d’une identité civilisationnelle chrétienne définie principalement en opposition à l’Islam et enrôlant sous sa bannière toutes les populations et causes présentées comme victimes de “l’illibéralisme musulman”: les juifs, les femmes, les homosexuels. Geert Wilders aux Pays-Bas est un leader emblématique de ce courant qui est davantage civilisationniste que nationaliste. Il se distingue en cela d’un autre courant particulièrement présent en Europe centrale et orientale sous la forme d’un national populisme incarné notamment par Fidesz en Hongrie ou Droit et Justice en Pologne. Une différence importante est que l’Islam y est moins central qu’à l’ouest de l’Europe du fait de sa moindre présence sociétale et géopolitique. Par contraste, le libéralisme culturel est le principal bouc émissaire sous différentes formes : multiculturalisme, droit des minorités (en retournant le stigmate de la discrimination pour dénoncer la christianophobie), théorie du genre, homosexualité, etc.[8].

Dieu pour tous mais chacun pour soi, pour ou contre l’Europe

Cela suffit-il pour faire front commun à l’échelle de l’UE ? Les deux mouvances occidentale et orientale de la droite radicale ont en partage, d’une part, leur exploitation très instrumentale d’une religion réduite à faire symbole plutôt que sens et autorité et, d’autre part, leur flexibilité idéologique propre aux populismes. Très vite cependant, les zones de friction émergent, et d’abord entre les dimensions civilisationnistes et nationalistes de ces agendas politiques. Chaque parti fait sa propre alchimie entre défense de l’identité nationale (influencée notamment par les arrangements historiques entre religion et politique) et inscription dans une perspective plus large qui recoupe – sans forcément s’y circonscrire – les frontières de l’UE. Il en découle une multiplicité de communautés imaginées à géométrie variable qui se chevauchent, se hiérarchisent et se concurrencent.

L'exemple de Viktor Orbán est révélateur de ce constant jeu d’échelles. Le premier ministre hongrois se pose à la fois en premier contempteur, réformateur et défenseur de l’intégration européenne. Il reproche à l’UE d’attaquer frontalement les valeurs conservatrices et les identités nationales qui, selon lui, doivent être à son fondement. Rejetant tous ses détracteurs dans une même opposition, il accuse Bruxelles, Berlin et Paris de faciliter « l'avancée de l'islam aux dépens du christianisme[9] ». En outre, la religion est une composante du conflit sur l’État de droit qui l’oppose aux institutions européennes à propos du statut privilégié donné aux valeurs et Églises chrétiennes dans la réforme constitutionnelle de 2012 et dans les politiques subséquentes. Dans le même temps, Orbán proclame être le seul véritable héritier des pères fondateurs de l’intégration européenne et être resté fidèle à une démocratie chrétienne qui a trahi ses racines spirituelles qu’il entend revitaliser. Sa longue suspension puis son départ du Parti Populaire Européen illustrent les ambiguïtés de son positionnement idéologique en même temps que le jeu constant entre niveau national et européen, entre répertoire nationaliste et civilisationnel[10]. Ces glissements permanents d’un échelon de gouvernance à l’autre, d’un enjeu à l’autre, d’un peuple à l’autre, sont constitutifs des politiques illibérales qui se sont développées autour de références religieuses culturalisées mais sans se stabiliser autour de lignes de front et de coalitions stables[11].

L’usage de la religion par des forces politiques populistes n’est pas strictement synonyme d’un euroscepticisme à fondement religieux, même si les deux phénomènes sont connexes et se chevauchent. Dans les pays de l’ancien bloc communiste, les Églises ont bénéficié de l’ouverture des sociétés et de la délibération politique accompagnant le processus d’adhésion à l’UE, ce qui leur offrait de nouvelles prises de parole[12]. Néanmoins, fortes de leur fonction traditionnelle de refuge de l’identité nationale et promouvant un agenda politique conservateur en tension avec la modernisation accélérée, elles ont parfois utilisé cette parole pour prendre leurs distances avec les modalités de l’intégration européenne porteuse de supranationalité et de libéralisme culturel, sans le plus souvent en contester le principe. Les institutions religieuses ne donnaient pas nécessairement un caractère populiste à leurs contestations, et défendaient même souvent les mécanismes politiques de représentation et de délibération dans lesquels elles entendaient peser de tout leur poids. Ces discours critiques des Églises orientales ont pu surprendre en Europe de l’Ouest où les autorités religieuses – notamment catholiques, avec plus de nuances chez les protestantes – se posaient jusqu’aux années 1990 en soutiens indéfectibles de l’idéal de paix européen. À partir du moment où le libéralisme politique et culturel porté par l’accroissement des compétences communautaires s’est fait davantage sentir, les voix dissidentes se sont fait entendre à l’ouest aussi. Et des deux côtés de l’ancien rideau de fer, c’est surtout à partir des années 2000 que la référence religieuse a été pleinement importée dans l’espace politique par certains partis en « tête de gondole », là où elle n’était auparavant qu’un adjuvant. Même alors, cela ne signifie pas nécessairement qu’elle est mise au service exclusivement de vues eurosceptiques. Lorsqu’il s’agit aujourd’hui de contester Viktor Orbán à la fois pour son autoritarisme et son isolement politique au sein de l’UE, son opposant en chef Peter Marki-Zay le fait en convoquant la religion et en se proclamant meilleur chrétien et conservateur que lui, ce qui le motive dans son projet de remettre la Hongrie au cœur de l’Europe et en bon ordre démocratique[13]. De la même manière, lors de la « crise migratoire », l’argument spirituel servait à disqualifier à la fois les tenants d’une ligne dure oublieux des valeurs européennes inséparables du devoir de charité chrétienne autant que ceux prônant la compassion et l’accueil humanitaire qui se voyaient accusés de trahir une civilisation européenne en passe d’être submergée par les flux de population musulmane inassimilables[14]. La religion comme ressource politique est donc inassignable à l’europhilie ou à l’euroscepticisme mais fonctionne dans les deux sens.

Populisme à dimension religieuse dans l’Union européenne : épigone, ersatz ou fossoyeur de la démocratie chrétienne ?

Que signifie dès lors pour l’UE cette tension entre une démocratie chrétienne traditionnelle volontiers présentée comme sa matrice fondatrice et des populismes prétendant rénover cette dernière, la remplacer ou l’oblitérer en s’accaparant la référence religieuse ?

La démocratie chrétienne a suscité des contributions théoriques importantes dans un passé récent. Ces regards renouvelés ont remis en perspective toute l’influence qu’elle a pu avoir pour façonner le projet européen, mais aussi son progressif dessaisissement à mesure qu’elle perdait son hégémonie sur le plan électoral, idéologique et spirituel, pour en arriver à son désarroi actuel[15] qui peut signifier sa disparition et celle de la perspective civilisationnelle qu’elle portait[16]. Au-delà du sort d’une famille politique naguère centrale, son évolution est aussi un baromètre du devenir de la construction européenne et plus largement de la démocratie en Europe. La démocratie chrétienne au pouvoir au niveau national avait en effet trouvé en la délégation de compétences au niveau supranational un moyen de traduire en pratique son choix d’une « démocratie contrainte » où la souveraineté populaire et le principe du « gouvernement du peuple par le peuple » sont bornés par des garde-fous juridiques et technocratiques[17]. Au sortir de la deuxième guerre mondiale et des totalitarismes, c’est délibérément que les premières Communautés européennes misent sur les fonctionnaires et les juges pour assurer le respect des engagements pris face au jeu des fiertés nationales et aux objectifs électoralistes de court terme. Face à cet arrière-plan historique, les populismes traduisent-ils un ressac, une volonté de réappropriation du pouvoir et du sens confisqués par des élites perçues comme inaccessibles, indifférentes voire étrangères ? La revendication de rendre le pouvoir au peuple contre des élites disqualifiées est certes au cœur du discours populiste, mais la pratique montre comment cela peut conduire rapidement à des formes d’État autoritaire excluant tous ceux qui ne participent pas de ce peuple idéal et ne s’embarrassant guère de le consulter puisqu’elles prétendent l’incarner[18].

Surtout, quel est le rôle de la religion dans ce processus qui voit des forces politiques s’autoriser du peuple et/ou le mettre en tutelle ? Pour un populisme se définissant par le rejet du pluralisme, elle constitue principalement une forme d’affirmation (imposition) de l’homogénéité culturelle de la nation. C’est au nom du peuple sain qui a gardé intactes les valeurs traditionnelles forgées par la religion des pères et qui souffre en silence que le pouvoir est revendiqué et exercé. Mais que se passe t-il lorsque cette majorité silencieuse est ostensiblement sécularisée et est acculturée à la religion[19] ? Comment le ressort devenu inopérant pour la démocratie chrétienne peut-il se retendre via un usage populiste du lexique religieux, même dans une acception purement culturalisée ?

Pour répondre à cette double question de l’actualité persistante de la religion comme ressource politique malgré son obsolescence comme réalité sociale, et du fait qu’elle profite à la droite radicale populiste mais plus à la démocratie chrétienne, un regard sur la trajectoire de cette dernière dans son rapport à la référence religieuse est éclairant. Il convient d’aborder cette histoire non pas sous l’angle d’une généalogie des idées ou d’une cartographie des structures et réseaux d’acteurs, comme cela a déjà été très bien fait[20], mais sous celui des symboles et des significations culturelles du religieux[21], car c’est bien à ce niveau que tout se joue aujourd’hui. Dans leur soutien à l’intégration européenne – beaucoup moins univoque et enthousiaste que le veut le sens commun d’une « Europe vaticane »[22] - la diversité des usages symboliques de la religion par les démocrates chrétiens de toute nationalité et obédience n’a guère à envier à celle de ses instrumentalisations par les populistes.

L’européanisme des démocrates chrétiens est en effet ancré dans leur expérience quotidienne d’individus et de citoyens, et varie donc selon les contextes, les périodes et les influences. Les références à la religion s’ajustent à cette aune. Les mutations successives de la notion d’ « Abendland » [23] en constituent une bonne illustration. Sa promotion dans l’immédiat après-guerre et les débuts de la guerre froide est une façon de répondre à l’anomie politique et identitaire qui prévaut alors. Sémantiquement, l’« Abendland » désigne « le pays du Soir » ou « l’endroit où le soleil se couche » par opposition à l’est où il se lève. Dans la démocratie chrétienne allemande puis européenne, la formule devint le nexus d’un nouveau récit réinscrivant l’Allemagne au cœur d’une Europe médiévale pré-nationale mythique, celle de Charlemagne et de l’âge d’or du Christianisme comme ferment continental. C’est à cette Europe-là que se réfère la déclaration Schuman et même la vision gaullienne d’un ensemble de nations unies par des liens civilisationnels. L’« Abendland » suscite la nostalgie d’un ordre révolu qui a été balayé par l’émergence des États nations bellicistes, ordre que l’intégration européenne ambitionne de restaurer en intégrant et surplombant les nationalités. La supranationalité européenne remplace et complète la supranationalité chrétienne comme instance de régulation. Cet ordre entre sociétés est aussi l’ordre dans les sociétés. Il s’agit de redonner à chacun sa place et aux catholiques toute la leur à l’intérieur de démocraties aménagés pour ce faire. Cela passe par la réaffirmation de hiérarchies stables tenant le suffrage universel sous le contrôle des élites et des experts. Les citoyens se voient ainsi offrir une politique clef en mains qu’ils sont invités à soutenir sans trop s’y impliquer. L’Europe avançant à petit pas et légitimée par ses résultats, celle de Monnet et de Gasperi, est à cet égard profondément chrétienne démocrate[24]. Mais le récit de l’ « Abendland » n’est pour autant pas supposé être un ennuyeux pensum gestionnaire. Il justifie au contraire le transfert de souveraineté qu’il opère (du peuple au supranational/divin) sur le registre messianique. Cela passe par se définir en s’opposant à un autre constitutif multiséculaire, cet Est menaçant inscrit dans une mémoire culturelle longue. Aux hordes païennes et aux autoritarismes asiatiques barbares succède comme bouc émissaire le communisme athée. Ce nouveau péril à conjurer peut alimenter la mobilisation identitaire et émotionnelle vers l’unité de l’ouest du continent, avec des intensités et des contours variables selon les configurations nationales, partisanes, générationnelles, etc.

Toute considération normative mise à part, les instrumentalisations des références religieuses par les droites radicales populistes diffèrent-elles radicalement dans leurs dynamiques des usages qu’en faisaient les démocrates chrétiens ? Il s’agit de réactiver des mécanismes mémoriels et symboliques très anciens pour dessiner une Européanité en cercles concentriques à l’échelle du continent et au sein de chaque société. L’élément religieux est – comme c’était déjà le cas dans le récit de l’ « Abendland » –  un parmi bien d’autres et accommodé selon les intérêts du moment et de l’endroit. L’autre constitutif privilégié menaçant la sécurité, l’identité et les valeurs traditionnelles est alternativement (et cumulativement) l’autocrate oriental, le musulman, le réfugié, l’homosexuel, le communiste de marché, l’Américain hégémonique matérialiste, etc. La mission civilisationnelle d’exercer le pouvoir au nom du vrai peuple et de protéger ce dernier amène à l’en tenir à distance. Encore une fois, commensurabilité ne vaut pas égalité. Quels qu’aient été leurs agendas cachés et leur machiavélisme, les fondateurs chrétiens-démocrates des communautés européennes étaient pétris d’une culture chrétienne qui imprégnait encore en profondeur leurs sociétés. Les leaders populistes d’aujourd’hui sont pour certains des convertis de la dernière heure à des références spirituelles qui sont devenues indifférentes et/ou étrangères à leurs électeurs. L’argument chrétien avait une efficacité politique et morale encore indéniable il y a soixante-dix ans qui semble désormais illusoire.

Actualité et avenir de la religion comme ressource politique dans l’Union européenne

La comparaison historique avec la démocratie chrétienne permet de relativiser l’aspect inédit de l’instrumentalisation de la religion par les droites radicales populistes dans le contexte de l’intégration européenne. La comparaison synchronique suggère par ailleurs que la religion n’est qu’un répertoire parmi d’autres mobilisés aujourd’hui à des fins populistes, avec par exemple la technocratie. L’expertise technocratique[25] est de même convoquée pour nier les intermédiaires et disqualifier les élites, lorsque par exemple l’expert en sondages oppose aux décideurs politiques issus de la démocratie représentative les préférences de l’opinion publique ressortant de ses enquêtes.

La religion peut d’ailleurs s’intégrer dans ce schéma en devenant elle-même une forme d’expertise, quand l’iman doit définir et façonner le « bon musulman ». À rebours, l’expert peut devenir un dieu lare du foyer et de la nation quand son avis sur l’évolution d’une pandémie rythme le quotidien et acquiert une force sociale et morale supérieure à celle de bien des prêches, et aussi distinctive car le langage de l’expertise est différent d’un pays à l’autre. Cette comparaison des avatars de la religion et de la technocratie montre qu’ils témoignent d’une mutation générale de la démocratie elle-même ne se résumant pas à des manœuvres discursives de formations populistes.

Pour conclure, les arrangements populistes avec la religion au regard de l’intégration européenne ne sont qu’une forme atténuée de ce qui se fait au niveau national. Ils s’inscrivent dans une longue lignée d’instrumentalisations politiques, se mélangent aujourd’hui à d’autres types de mobilisation ou de contention et ne font sans doute qu’annoncer de nouvelles manipulations du sacré traditionnel ou de sacralisations alternatives.

[1] Ces forces constituent une mouvance qui a tenté à plusieurs reprises – jusqu’ici en vain, de constituer un front stratégique commun et un groupe au Parlement européen. Cf. Jakub SaIwaniuk “Les nationalistes européens se réunissent sans s’unir”, Le Monde, 6/12/2021.

[2] Michael Minkenberg, « From Pariah to Policy-Maker? The Radical Right in Europe, West and East: Between Margin and Mainstream », Journal of Contemporary European Studies, 21 (1), 2013, pp. 5–24.

[3] François Foret, Religion and politics in the European Union. The Secular Canopy. Cambridge, Cambridge University Press. 2015.

[4] Jim L. Guth, Brent Nelsen, « Party choice in Europe: Social cleavages and the rise of populist parties », Party Politics.  27(3), 2021, pp. 453-464.

[5] Michael Minkenberg. « Religion and the Radical Right », in Jens Rydgren (ed.), The Oxford Handbook of the Radical Right, 2018.

[6] Nadia Marzouki, Duncan McDonnell, « Populism and religion » in Nadia Marzouki, Duncan McDonnell, Olivier Roy (eds), Saving the People. How Populists Hijack Religion, London, Hurst, 2016, pp. 1-11.

[7] Rogers Brubaker, « Between nationalism and civilizationism: the European populist moment in comparative perspective », Ethnic and Racial Studies, 40 (8), 2017, pp. 1191-1226.

[8] Ibid.

[9] Daniel Kahlili-Tari, « Hungarian prime minister Viktor Orbán vows to create ‘Christian homeland on eve of election ». The Independent, 7/4/2018.

[10] Florian Eder, « What Makes a Christian Democratic Party Family? », Politico, 9/11/2018.

[11] Anja Hennig, Mirjam Weiberg-Salzmann, Illiberal politics and religion in Europe and beyond. Concepts, actors, and identity narratives, New York, Campus, 2021.

[12] Simona Guerra, Religion and Euroscepticism in Post-Communist Europe, Abingdon, Routledge, 2016.

[13] Jean-Baptiste Chastand, « Peter Marki-Zay, le dernier espoir de l’opposition hongroise face à Viktor Orban », Le Monde, 5/11/2021.

[14] Luca Mavelli, Erin K Wilson (eds.), The Refugee Crisis and Religion: Secularism, Security and Hospitality in Question, London, Rowman & Littlefield International, 2017.

[15] Carlo Invernizzi Accetti, What is Christian Democracy? Politics, Religion and Ideology, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 2019.

[16] Chantal Delsol, La fin de la chrétienté, Paris, Cerf, 2021.

[17] Jan-Werner Müller, Contesting Democracy: Political Ideas in Twentieth Century Europe. New Haven, Yale University Press, 2011, pp. 148-149.

[18] Jan-Werner Müller, What Is Populism? Princeton, Princeton University Press, 2016.

[19] Olivier Roy, La sainte ignorance Le temps de la religion sans culture, Paris, Points, 2012.

[20] Wolfram Kaiser, Christian Democracy and the Origins of European Union, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.

[21] Rosario Forlenza, « The Politics of the Abendland: Christian Democracy and the Idea of Europe after the Second World War », Contemporary European History, 26 (2), 2017, pp. 261–286.

[22] Philippe Chenaux, De la chrétienté à l’Europe. Les catholiques et l’idée européenne au XXe siècle, Tours, CID Éditions, 2007.

[23] Rosario Forlenza, op. cit.

[24] Rosario Forlenza op. cit. p. 279.

[25] Christopher J. Bickerton, Carlo Invernizzi Accetti Technopopulism: The New Logic of Democratic Politics,  Oxford, Oxford University Press, 2021.

Pour citer ce document :
François Foret, "Union européenne, populisme et religion : trio ou triangle d’incompatibilité ?". Bulletin de l'Observatoire international du religieux N°35 [en ligne], janvier 2022. https://obsreligion.cnrs.fr/bulletin/union-europeenne-populisme-et-religion-trio-ou-triangle-dincompatibilite/
Bulletin
Numéro : 35
janvier 2022

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Auteur.e.s

François Foret, professeur de science politique, Cevipol-IEE, Université Libre de Bruxelles

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