Focus

mars 2024

Du ndigël à la conciliation. Reconfiguration de la place des religieux dans l’espace politique sénégalais

Saliou Ngom, & Fabienne Samson

Article publié le 19 mars 2024

L’élection présidentielle sénégalaise de l’an 2000 fut la première expérience de l’alternance démocratique dans le pays. Le « baobab » – c’est à dire le régime socialiste alors au pouvoir depuis le premier Président Léopold Sédar Senghor en 1960 – avait été déraciné, selon l’expression reprise par Momar Coumba Diop, Mamadou Diouf et Aminata Diaw[1]Momar Coumba Diop, Mamadou Diouf & Aminata Diaw « Le baobab a été déraciné. L'alternance au Sénégal », Politique africaine, 78, 2000, pp. 157-179. . Or déjà, la place du religieux dans le jeu politico-électoral était interrogé[2]Fabienne Samson, « La place du religieux dans l’élection présidentielle sénégalaise ». Afrique Contemporaine, 194, 2000, pp. 5-11., puisque les consignes de vote (ndigël en wolof), traditionnellement données par les guides musulmans (responsables confrériques soufis), avaient été boudées par nombre d’électeurs.

Vingt-quatre ans plus tard, après avoir connu une nouvelle alternance démocratique en 2012, le Sénégal fit face à une situation politique inédite : l’élection présidentielle prévue le 25 février 2024 fut annulée puis reportée au 24 mars (après moult revirements de situation) par le Président Macky Sall, soutenu par son parti (Alliance pour la République /APR-Yaakaar), son gouvernement, et des membres de l’opposition anciennement alliés au temps du Président Abdoulaye Wade (2000-2012).

Face à cette déstabilisation démocratique, la réaction des responsables religieux, historiquement très écoutés dans le pays, fut scrutée de près, leur implication sociale et politique étant particulièrement discutée ces dernières années sous tensions.

Une situation politique inédite : d’une crise fabriquée à une vraie crise politique ?

L’histoire politique postindépendance du Sénégal est jalonnée de contextes électoraux souvent marqués par des séries de violences et de contentieux institutionnels. Dès la première Présidentielle de 1963, mais aussi en 1988 comme en 1993 entre autres[3]Alioune Badara Diop, « Espace électoral et violence au Sénégal (1983-1993): l’ordre public otage des urnes », Afrique et Développement, 26, 2001, pp. 145–193., ces violences et contestations ont occasionné de fortes répressions (emprisonnement d’opposants, mort de manifestants). En 2019, le nouveau système de parrainage des candidats à la Présidentielle fut fortement décrié par l’opposition à Macky Sall (réélu)[4]Nelly Robin, « L’élection présidentielle de 2019 au Sénégal : Les pratiques électorales entre permanences, opportunités et ruptures ». Afrique contemporaine, 267-268, 2018, pp.187-204..

Malgré ce passé et le contexte de fortes tensions pré-campagne électorale 2024, la quasi-totalité des observateurs nationaux et étrangers furent pris de court par la décision du Président Macky Sall, datant du 3 février 2024, de reporter l’élection présidentielle[5]L’élection présidentielle, prévue en décembre 1967, fut un précédent puisque L.S. Senghor la repoussa à février 1968 pour raison de révision constitutionnelle. Cependant le régime … Continue reading, initialement prévue le 24 février. Le Parti Démocratique Sénégalais (PDS) de l’ancien Président Abdoulaye Wade – auquel adhérait Macky Sall avant de fonder l’APR – tenait à présenter, en 2024, son candidat Karim Wade, fils de l’ancien président, alors empêché par sa double nationalité (française à laquelle il renonça trop tardivement, et sénégalaise). Le report de l’élection aurait permis à Karim Wade de se présenter et au parti présidentiel de s’assurer un allié potentiel au second tour. L’excuse du report reposa sur l’accusation de corruption de deux juges membres du Conseil Constitutionnel, chargé de valider les candidatures.

S’en suivirent plusieurs revirements politiques. Le 5 février, la loi de report de l’élection fut votée à l’Assemblée sans la présence des députés de l’opposition, sortis de l’hémicycle par la gendarmerie. Le 15 février, le Conseil Constitutionnel, mis en accusation, s’opposa en retour au report de l’élection, celle-ci ne pouvant juridiquement se tenir au-delà de l’expiration du mandat présidentiel (le 2 avril 2024). Les 26 et 27 février, le Président de la République convoqua un dialogue national auquel seuls trois des dix-neuf candidats officiels à l’élection prirent part. La nouvelle date de l’élection annoncée, issue de ce dialogue, fut celle du 2 juin 2024, date à laquelle le Conseil Constitutionnel s’opposa à nouveau. Sans aucune autre alternative possible, le Président de la République s’aligna enfin et proposa le 25 mars 2024 pour la tenue du premier tour de la présidentielle. Cette date fut validée, le 7 mars, par le Conseil Constitutionnel.

Pour comprendre cette crise politique qui perdure, il faut lire le contexte global des relations entre l’exécutif, les partis d’opposition et les acteurs politiques, tout au long du second mandat de Macky Sall. Depuis février 2021, les tensions autour de la (in)validité de la candidature du leader de l’opposition, le très populaire Ousmane Sonko, ses condamnations et arrestations[6]Ousmane Sonko, condamné le 1er juin 2023 pour corruption de la jeunesse suite à la plainte déposée par une jeune fille pour viol (affaire Adji Sarr), fut arrêté brièvement en mars 2021, puis … Continue reading, et les craintes d’un troisième mandat du Président Sall, ont installé un climat social et politique tendu dans le pays. Ces enjeux politiques ont occasionné différentes manifestations et débats violents, y compris à l’Assemblée Nationale. Au total, depuis février 2021, soixante personnes ont perdu la vie dans cette série de manifestations selon Amnesty international[7][En ligne] https://www.amnesty.be/infos/actualites/article/senegal-adoption-amnistie-affront-familles-victimes-renforcerait (consulté le 19 mars 2024)..

Une implication dispersée des religieux

L’implication des acteurs religieux dans la vie politique sénégalaise est historique. Elle remonte à la période de conquête coloniale lorsque, outre les différents djihad et califats (tel celui de El Hadj Omar Tall, 1794-1862), les grandes confréries soufies (turuq) accompagnèrent, fin 19ème et début 20ème, les conversions massives à l’islam. Ces confréries portées par des guides religieux (tels El Hadj Malick Sy pour la Tidjaniyya de Tivaouane et Cheikh Ahmadou Bamba pour la Mouridiyya) organisèrent des centres religieux (zawiya, daara) qui devinrent des lieux de refuge pour les populations locales et permirent des négociations avec les autorités coloniales[8]Jean-Louis Triaud, « L’islam sous le régime colonial », dans Catherine Coquery-Vidrovitch, L’Afrique Occidentale au temps des Français, colonisateurs et colonisés, 1860-1960, Paris, La … Continue reading. L’État post-colonial (laïc), à partir de 1960, fut fondé sur un jeu d’équilibre politico-religieux dénommé « contrat social sénégalais » par Donald Cruise O’Brien[9]Donald Cruise O’Brien D., « Le contrat social sénégalais à l’épreuve », Politique africaine, 45, 1992, pp. 9-20. : politiques et religieux s’occupaient chacun de ses affaires propres, mais leur collaboration tenait à ce que les premiers (les politiques) favorisaient les activités des seconds (les religieux) par, notamment, des rétributions et autorisations, en échange de consignes de vote particulièrement écoutées par les populations. Ce modèle « réussi » répondait à un contexte de déficit de légitimité du pouvoir politique dans lequel les liens institutionnels peinaient à s’établir entre l’État et la société.

Depuis les années 1990, cet équilibre fut progressivement rompu avec l’implication de plus en plus directe d’acteurs religieux « nouvelle génération » qui créèrent leurs partis, se présentèrent aux élections, apportèrent de nouveaux imaginaires politiques[10]Abdourahmane Seck, La question musulmane au Sénégal. Essai d'anthropologie d'une nouvelle modernité, Paris, Karthala, 2010. et réformèrent en profondeur l’approche du soufisme local[11]Fabienne Samson, Les marabouts de l’islam politique. Le Dahiratoul Moustarchidina wal Moustarchidaty, un mouvement néo-confrérique sénégalais, Paris, Karthala, 2005.. Face à cette situation et à la multiplication des acteurs religieux, issus ou non des grandes confréries, les hauts dirigeants des turuq prirent conscience de l’inefficacité des ndigël politiques de moins en moins suivis. Toutefois, la parole des « grands maitres soufis », comme celle du khalife (dirigeant) des mourides ou des tidjanes, reste très espérée et écoutée lorsque le Sénégal traverse des périodes de turbulences sociales et politiques : il est attendu d’eux qu’ils calment les politiques perturbateurs et appellent à la paix et à la sérénité les populations mécontentes voire révoltées.

Aujourd’hui encore, lorsque le khalife général des mourides parle, le Président de la République est dans l’obligation de l’écouter, sous peine d’être totalement décrédibilisé. Plus que toute autre, sa parole porte, la Mouridiyya étant devenue ces dernières décennies la confrérie la plus influente politiquement. Alors, en 2021, face à la généralisation des contestations dans le pays, Serigne Mountakha Mbacké (khalife actuel des mourides) prit la parole afin d’arrêter les confrontations violentes entre les forces de l’ordre et les jeunes manifestants, facilitant certainement par la même occasion la libération, entre autres, d’Ousmane Sonko. Il prit également l’engagement de dédommager les familles des victimes, avec une contribution significative de 50 millions de francs CFA. En 2020, il avait contribué à hauteur de 200 millions au fonds COVID, initié par l’État[12]Saliou Ngom, « L’État et les mobilisations religieuses à l’épreuve de la COVID-19 au Sénégal : Quelles lectures sociologiques ? », Akofena journal, 3(3), 2001, pp. 403-412. .

Début 2024, suite à l’annonce du report de l’élection, nombre de responsables religieux affichèrent haut et fort leur mécontentement. Le 4 février 2024, la Ligue des Imams et Prédicateurs du Sénégal fit part, dans un communiqué, de son inquiétude. Les catholiques ne furent pas en reste, l’archevêque de Dakar (Mgr Benjamin Ndiaye) déclarant le même jour être « dérouté par ce qui se passe » et appelant au respect des institutions (TV5 Monde du 06 février 2024 à 07H45). Du côté du khalife des tidjanes (zawiya de Tivaouane), Serigne Babacar Sy Mansour appela, le 13 février, à la paix, demandant à Macky Sall de privilégier le dialogue à la force, et à ses opposants de garder le calme (Seneplus du 14 février 2024). Mais, alors que chacun l’attendait, Serigne Mountakha Mbacké ne s’exprima pas publiquement. Toutefois, le 5 février 2024, « As Samadiyya » (chaîne thématique mouride) annonça, sans que cela soit véritablement confirmé, que le khalife avait dit à la délégation présidentielle, venue lui rendre visite la veille, de s’opposer au report de l’élection (Sud Quotidien du 5 février 2024).

Durant la courte campagne électorale d’avant le 1er tour, nombre de candidats ne manquèrent de s’afficher auprès d’autorités religieuses afin de gagner en légitimité, notamment à Touba, ville sainte de la Mouridiyya[13][En ligne] https://seneweb.com/news/Video/grande-mosquee-de-touba-thierno-alassane_n_435462.html (consulté le 19 mars 2024).. D’autres religieux, plus ou moins importants, tentèrent également des ndigël. Toutefois, les événements autour de cette élection renforcèrent la tendance observée depuis plusieurs années, celle de la reconfiguration de la place des religieux dans l’espace politique. La plupart des Sénégalais n’attendent plus d’eux un ndigël politique explicite, mais plutôt une place de régulateurs du jeu politique, notamment pendant les périodes de crise, d’excès de pouvoir ou de chaos.

In fine, la recherche d’autres modes de conscientisation

Les violences verbales des différents camps politiques, ces cinq dernières années, ont frayé avec des enjeux identitaires qui ont mis à mal le Sénégal. L’épouvantail de l’irrédentisme, du régionalisme et de « l’ethnicisme », agité par des partisans de la majorité pour viser Ousmane Sonko, originaire de Casamance, a en retour radicalisé certains des soutiens de ce dernier. Mais la question postcoloniale fut également au centre des manifestations : conscientisés par les nouveaux mouvements sociaux (FRAP, Y en a marre, etc.), nombre de jeunes issus des grandes villes rejettent tout candidat jugé soumis à la France, ancienne puissance coloniale, et cherchent des candidats proposant un contre-discours parfois ancré dans un certain populisme. Quoiqu’il en fût, cette crise politique a traduit les aspirations démocratiques et d’émancipation  exprimées par les jeunes, a montré la solidité des institutions de l’État, et a confirmé une intervention moins électoraliste mais plus conciliatrice des religieux.

 

Notes

Notes
1 Momar Coumba Diop, Mamadou Diouf & Aminata Diaw « Le baobab a été déraciné. L'alternance au Sénégal », Politique africaine, 78, 2000, pp. 157-179.
2 Fabienne Samson, « La place du religieux dans l’élection présidentielle sénégalaise ». Afrique Contemporaine, 194, 2000, pp. 5-11.
3 Alioune Badara Diop, « Espace électoral et violence au Sénégal (1983-1993): l’ordre public otage des urnes », Afrique et Développement, 26, 2001, pp. 145–193.
4 Nelly Robin, « L’élection présidentielle de 2019 au Sénégal : Les pratiques électorales entre permanences, opportunités et ruptures ». Afrique contemporaine, 267-268, 2018, pp.187-204.
5 L’élection présidentielle, prévue en décembre 1967, fut un précédent puisque L.S. Senghor la repoussa à février 1968 pour raison de révision constitutionnelle. Cependant le régime d’alors était celui du parti unique, situation très différence de celle d’aujourd’hui.
6 Ousmane Sonko, condamné le 1er juin 2023 pour corruption de la jeunesse suite à la plainte déposée par une jeune fille pour viol (affaire Adji Sarr), fut arrêté brièvement en mars 2021, puis le 28 juillet 2023 pour toute autre raison : sa mise en examen, le 29 juillet 2023, fit état d’appel à l’insurrection, atteinte à la sûreté de l’État, association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste, complot contre l’autorité de l’État, actes visant à compromettre la sécurité publique et à créer des troubles politiques graves et vol. Il fut libéré le 15 mars 2024. Son parti, le Pastef, fondé en janvier 2014, fut dissous le 31 juillet 2023.
7 [En ligne] https://www.amnesty.be/infos/actualites/article/senegal-adoption-amnistie-affront-familles-victimes-renforcerait (consulté le 19 mars 2024).
8 Jean-Louis Triaud, « L’islam sous le régime colonial », dans Catherine Coquery-Vidrovitch, L’Afrique Occidentale au temps des Français, colonisateurs et colonisés, 1860-1960, Paris, La Découverte, 1992.
9 Donald Cruise O’Brien D., « Le contrat social sénégalais à l’épreuve », Politique africaine, 45, 1992, pp. 9-20.
10 Abdourahmane Seck, La question musulmane au Sénégal. Essai d'anthropologie d'une nouvelle modernité, Paris, Karthala, 2010.
11 Fabienne Samson, Les marabouts de l’islam politique. Le Dahiratoul Moustarchidina wal Moustarchidaty, un mouvement néo-confrérique sénégalais, Paris, Karthala, 2005.
12 Saliou Ngom, « L’État et les mobilisations religieuses à l’épreuve de la COVID-19 au Sénégal : Quelles lectures sociologiques ? », Akofena journal, 3(3), 2001, pp. 403-412. 
13 [En ligne] https://seneweb.com/news/Video/grande-mosquee-de-touba-thierno-alassane_n_435462.html (consulté le 19 mars 2024).
Pour citer ce document :
Saliou Ngom, & Fabienne Samson, "Du ndigël à la conciliation. Reconfiguration de la place des religieux dans l’espace politique sénégalais". Focus de l'Observatoire international du religieux [en ligne], mars 2024. https://obsreligion.cnrs.fr/focus/du-ndigel-a-la-conciliation-reconfiguration-de-la-place-des-religieux-dans-lespace-politique-senegalais/
Auteur.e.s

Saliou Ngom, sociologue-politiste, chercheur à l’IFAN, UCAD (Dakar/Sénégal)

Fabienne Samson, anthropologue, directrice de recherche IRD, IMAF (Paris/France)

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