Note N°1

mai 2017

Les médiations internationales de la Communauté de Sant’Egidio : histoire, ressources, limites

Marie Balas

Organisation catholique de laïcs implantée dans une soixantaine de pays, la Communauté de Sant'Egidio siège à Rome, où elle fut fondée dans les années 1968. Créée par de jeunes gens issus de la bourgeoisie libérale romaine, la communauté est active à l’international depuis plus de trente ans. Son réseau caritatif, ses programmes humanitaires et ses activités interreligieuses ont contribué à l’installer dans le paysage occidental de l’intervention sociale. C’est néanmoins par d’autres voies qu’elle a construit sa notoriété. Ses dirigeants – des historiens du christianisme – conduisirent la médiation qui aboutit en 1992 aux accords de paix mozambicains, mettant un terme à l’un des conflits hérité du monde bipolaire. L’échec de Sant'Egidio à Alger, où la communauté suscita en 1995 une « plate-forme pour une solution politique », n’a pas affaibli la carrière médiatique ni diplomatique d’une organisation que les médias requalifièrent en « ONU du Trastevere »[1]Du nom du quartier où siège l’organisation dont la bâtisse, un ancien monastère, est gardé en continu par des carabinieri. – un label que l’intéressée, soucieuse de sa publicité, s’est attachée à relayer. Protagoniste actif d’une diplomatie non gouvernementale, le groupe est devenu un interlocuteur régulier pour diverses chancelleries occidentales, au premier rang desquelles l’Italie, la France et les États-Unis. Il est à ce jour intervenu dans une quarantaine de conflits, en Afrique (Grands Lacs, Casamance, Côte d’Ivoire, Libéria notamment), en Amérique Latine (Guatemala, Colombie) et dans les Balkans (Kosovo, Albanie), ainsi que dans divers dossiers d’assistance aux réfugiés.

Attentive à inscrire son message dans la tradition du catholicisme social, l’organisation se politise par son exécutif. Depuis la législature Monti (2011-2013), les gouvernements italiens respectifs comptent parmi leurs ministres un membre de Sant'Egidio. Mario Giro, responsable des relations internationales dans la communauté, est ainsi actuellement « Vice-ministre des affaires étrangères » du gouvernement Gentiloni. Cette institutionnalisation est précédée d’une longue trajectoire de présence, de lobbying et de conseil dans les cabinets des exécutifs, aux différentes échelles de la décision politique (municipal, régional, national). Au plan de l’analyse sociologique, elle reflète la « multipositionnalité »[2]Ce concept décrit la capacité d’un acteur à conquérir, en vertu des capitaux dont il dispose, des positions de pouvoir dans des domaines (des champs) différents. d’un groupe dont les fondateurs se sont formés au cours du Sessantotto[3]Le terme désigne le « mai 1968 » et la décennie qui s’ensuit. et ont très tôt appris le fonctionnement en réseau.

Pour comprendre la « carrière » internationale de cet acteur non-gouvernemental, notamment dans le domaine régalien de la diplomatie, on propose dans un premier temps de décrire la communauté. Sa structure et ses dynamiques de fonctionnement conditionnent en effet sa capacité à se projeter sur une variété de scènes politiques. On évoquera ensuite brièvement la généalogie des médiations santegidiennes pour saisir l’intention et les logiques qui leur ont donné corps. Enfin, il s’agira d’évoquer les points forts et les limites d’une telle activité, à la lumière notamment de l’épisode algérien.

Un « objet-frontière »

Mouvement réticulaire, Sant'Egidio est aussi une réalité concentrique organisée autour d’un noyau de membres assidus[4]Sant'Egidio compte une trentaine de milliers de membres dans le monde, dont un millier environ à Rome. En périphérie à ce noyau, il existe ensuite un cercle large de sympathisants et volontaires … Continue reading. L’enquête montre en particulier un fonctionnement initiatique et élitaire, marqué par un accès très restreint au centre, et dont la hiérarchie interne s’organise selon des critères d’ancienneté, d’engagement ascétique et de loyauté[5]À titre d’exemple, le chercheur Giuseppe Riccotta parle d’« organisation clanique ». RICOTTA Giuseppe, « Tra solidarietà e defficienza: le caratteristiche culturali e dorganizzative della … Continue reading. Cette logique centripète contraste fortement avec les dynamiques du groupe au plan de l’action politique et publique, où les membres s’investissent dans une multiplicité de domaines – caritatif et humanitaire, gouvernemental, diplomatique, académique et ecclésial – au sein desquels ils circulent avec mobilité. Concernant les médiations notamment, les informations filtrent très peu sur le desk international de l’organisation. Celle-ci est légère – une trentaine de bénévoles ; elle est genrée – selon une coutume très documentée dans l’univers associatif et militant, les femmes sont pour l’essentiel assignées à l’intervention sociale et médicale ; à l’instar d’autres services communautaires, elle est professionnellement très qualifiée : les « médiateurs » de Sant'Egidio sont pour la plupart historiens, politistes, juristes, journalistes ou prélats, très positionnés dans leurs carrières respectives, et issus de catégories sociales à fort capital culturel et économique.

Communauté religieuse, association[6]Sant'Egidio est enregistrée comme ONG auprès de l’ONU ; le droit canon la reconnaît comme « association publique internationale de laïcs » ; elle est en droit italien une « organisation non … Continue reading, ONG, mouvement : l’objet est difficilement assignable aux catégories disponibles. Il est en revanche intelligible si, opérant un pas de côté, l’on sollicite l’éclairage de  la sociologie des sciences. Sant'Egidio est bien descriptible comme un « objet-frontière », selon la définition que donnent Suzan G. Star et James Griesemer de

  • « ces objets qui tout à la fois habitent à l’intersection de différents mondes sociaux, (…) et qui satisfont les requêtes d’information de chacun de ces mondes. Les objets-frontière sont des objets à la fois assez plastiques pour s’adapter à des besoins locaux et aux contraintes des différentes parties qui les emploient, et cependant assez robustes pour maintenir une même identité dans ces différents lieux. »[7]STAR Susan Leigh & GRIESEMER James R., « Institutional Ecology, “Translations“, and Boundary Objects : Amateurs and Professionals in Berkeley’s Museum of Vertebrate Zoology, 1907 - 1939. … Continue reading

Outre sa capacité à satisfaire des requêtes d’information très diversifiées sans perdre sa « robustesse » – sinon même grâce à elle –, la structure de ces objets, enfin, est selon les auteurs « suffisamment commune à plusieurs mondes sociaux pour les rendre reconnaissables, en tant que moyen de faire destraductions »[8]Ibid.. Cette « plasticité » qui soutient un travail de « traduction », et dont procède la singularité du groupe, doit retenir l’attention lorsque l’on appréhende les médiations de Sant'Egidio.

De la protestation militante à une diplomatie « des libertés religieuses »

Pour comprendre comment sont nées les médiations santegidiennes, il faut en tout premier lieu remonter à la fin de la décennie 1970. La communauté s’est d’abord inspirée du modèle monastique envisagé comme une régénération de l’Église catholique. Passée la phase de fondation et d’expérimentations, elle est ensuite entrée dans une phase de pérennisation : la communauté rassemble un groupe d’étudiantes et d’étudiants laïcs et bénévoles, intensément dédiés à l’action sociale dans les bidonvilles romains, et que réunit le projet en partie contestataire d’un « retour aux sources »[9]Dans ce paragraphe et les deux suivants, toutes les expressions entre guillemets sont empruntées aux écrits et archives orales des membres de Sant'Egidio. du christianisme. Ses membres ne partagent pas de vie commune et ont renoncé au vœux de célibat : la praxis ascétique auprès des « pauvres », la liturgie quotidienne – propre à Sant'Egidio – et les rapports d’autorité ainsi que de reconnaissance ad intra sont ce qui constitue la clôture communautaire. Ce projet prend forme dans la contestation du Sessantotto, et se nourrit des formules organisationnelles alors diffuses aussi bien à l’extrême gauche que dans le dissensocattolico[10]Terme générique recouvrant les expériences contestataires des années 1970 dans l’espace catholique.: collectifs resserrés et politisés (référence notamment au jeune Marx), engagement totalisant, rejet du modèle associatif jugé « bureaucratique », autorité des fondateurs (« les grandes sœurs et grands frères » à Sant'Egidio). Il s’y ajoute une singularité italienne au regard du cas français hors expériences maoïstes : le militantisme s’y conçoit dans un rapport étroit à l’engagement altruiste, en particulier dans les périphéries urbaines caractérisées par une extrême précarité. Sant'Egidio expérimente et innove, à l’instar de sa génération militante.

La structure communautaire est stabilisée dans les années 1977-1978, lorsque survient la deuxième phase de contestation en Italie et, dans son sillage, la crise du militantisme. L’enjeu pour Sant'Egidio est alors de s’institutionnaliser sur le long terme : l’organisation fait ainsi partie des groupes qui survivent durant cette période en investissant le domaine caritatif et en offrant leur expertise aux institutions (politique et ecclésiales). Au plan théologico-politique, l’enquête montre comment ses membres ont répondu à la crise des idéologies en développant une conception eschatologique sinon messianique de leur place dans l’histoire : « nous sommes la Voie qui est le Christ même ». Émergeant dans la violence politique de la décennie 1970, cette conception représente le groupe en dépositaire d’une œuvre de « médiation » et de « paix ».

La notion de « médiations » apparaît ainsi centrale dans les textes produits par ses membres en 1977 et 1978 : d’abord conçue au plan local, elle soutient la réflexion sur le passage d’un activisme contestataire à un partenariat avec les institutions d’une « ville malade » qu’il s’agit de « guérir ». Une préoccupation semblable anime les membres de la communauté en matière œcuménique et interreligieuse, tandis que sur la scène vaticane, le groupe – qui a déjà la confiance du cardinal-vicaire de Rome – œuvre à s’attacher le soutien du pape Wojtyla dès celui-ci élu. Jean Paul II, en cherchant à contourner la Curie, soutiendra plus tard le groupe dans ses initiatives internationales. De manière générale, l’organisation se montre très active dans sa conquête de positions et d’alliés institutionnels – une approche exclusiviste souvent critiquée dans l’espace associatif.

Ce processus d’implantation et de médiation locale s’internationalise progressivement dans la décennie suivante. En interne, les membres de la communauté sont entrés dans la vie active et son principal fondateur, Andrea Riccardi, est élu professeur à l’Université (1981). Les congrégations historiques siégeant à Rome collaborent localement avec Sant'Egidio, perçue comme une actualisation inspirée et acceptable de la sensibilité conciliaire.

Détail important : la communauté est visitée par nombre d’évêques et religieux étrangers de passage à Rome. C’est alors que les médiations sont amorcées à l’international. Si elles sont fortement sécularisées en pratique, y compris aujourd’hui, leur trajectoire est étroitement liée à une problématique religieuse : à l’origine de l’histoire diplomatique du groupe et de son apprentissage des conflits armés se trouve la défense des « minorités chrétiennes » et des « libertés religieuses ». C’est par elle que Sant'Egidio fit au Liban, dans le Chouf à majorité chrétienne, ses premiers essais en contexte de guerre (1982) : les membres y négocièrent un cessez-le-feu puis une évacuation de civils. Le groupe réitéra le procédé plus tard en Irak (1986). La médiation mozambicaine commença pour sa part au milieu des années 1980 : elle visait en tout premier lieu à assouplir les relations entre le gouvernement socialiste du FRELIMO[11]Front de libération du Mozambique.et l’Église catholique.

Les trois cas ont pour origine les contacts noués avec des autorités religieuses séjournant à Rome ; dans les deux premières occurrences (Liban et Irak), le groupe est intervenu à la faveur de ses relations privilégiées avec les Églises orientales ; et dans la troisième, les liens entretenus de longue date entre la communauté et le Parti communiste italien sont ce qui a permis l’entreprise de facilitation au Mozambique. Capitale religieuse et politique, Rome joue à tous égards un rôle central, tout comme l’expérience politique locale de Sant'Egidio, son réseau international et sa capacité à transférer dans l’activité de médiation différents niveaux d’expertise – notamment professionnelle.

Pluralisation de la scène diplomatique et apports de la pratique santegidienne

À une échelle d’intervention supérieure, la médiation au Mozambique est l’épisode qui, tout à la fois, rend publique l’activité de  la communauté et la positionne durablement sur la scène internationale. Parvenus au milieu des années 1980 à réchauffer les relations entre Rome et le Frelimo, les membres organisent plusieurs convois humanitaire au Mozambique. Ils se tournent alors vers le conflit armé, capitalisant sur les premières médiations entreprises par les pays de la région et les acteurs économiques et religieux : depuis son indépendance en 1975, le pays est affaibli par la guerre civile opposant le Frelimo à la guérilla de la Renamo, alors soutenue par l’Afrique du Sud. Tandis que la fin de la bipolarité se traduit par le désengagement des grandes puissances, la situation atteint à la fin des années 1980 le stade critique de « l’impasse dommageable » (mutually hurting stalemate) : celle-ci impose aux belligérants une stratégie de sortie de crise.

Activant leur réseau religieux sur le terrain et en Europe, les leaders du groupe établissent un contact stable avec la Renamo[12]Résistance nationale du Mozambique., résolvant par là un écueil central sur lequel les initiatives précédentes avaient achoppé. À l’été 1990 et au terme d’une série de rencontres préparatoires, les deux parties en conflit réclament qu’une médiation soit organisée à Rome, lieu jugé neutre par chacune. Financée et soutenue en premier lieu par le gouvernement italien, elle compte quatre médiateurs : un évêque mozambicain, deux cadres de Sant'Egidio et un parlementaire italien. Assistés par les diplomaties régionales et occidentales, ils élaborent un dispositif reposant sur le secret des tractations et leur temporalité longue (vingt-sept mois), dans lequel la prise en compte des facteurs anthropologiques du conflit s’articule à une architecture juridique et politique complexe, et à une intégration progressive des États et organisations internationales.

La médiation s’achève en 1992 par la signature d’un accord qui fixe un protocole constitutionnel organisant le désarmement de la Renamo et son intégration à l’espace politique. La situation politique du pays connaît depuis lors une stabilité relative, toutefois régulièrement émaillée de tensions. Au terme du processus, Sant'Egidio s’est illustrée à l’intérieur du champ émergent de la gestion des crises ; le secrétaire général des Nations unies parle de « formule italienne » et d’une réalité « unique en son genre »[13]Message of the Secretary-General to the Seventh International Meeting for Peace of the Sant'Egidio Community, Milan, 19-22 septembre 1993.. Au sein de la communauté, l’épisode nourrit la représentation d’un groupe « prophétique » accomplissant « le miracle de la paix ». Dans leur relecture de la médiation, les membres de Sant'Egidio ne s’attardent pas sur le travail préalable réalisé par les Églises mozambicaines, les acteurs économiques et différentes chancelleries, ni sur le facteur exogène – un violent épisode de sécheresse – qui a selon certains observateurs pesé sur l’issue des négociations. Il reste que la séquence mozambicaine, tout comme les épisodes antécédents de facilitation, auront mis en valeur des ressources que tendront à confirmer les opérations ultérieures du groupe – souvent sur sollicitation des chancelleries occidentales ou des parties en conflit.

Genèse religieuse, pratique reposant sur l’hétérogénéité des répertoires : l’histoire des premières opérations santegidiennes révèle ainsi un enchâssement des logiques et des ressources, contemporain à la crise de la diplomatie dans le monde post-bipolaire. Avec la montée en visibilité des conflits dits « de basse intensité », la transformation des instruments de pacification favorise en effet l’émergence d’un modèle de « diplomatie préventive ». Alors que les négociations mozambicaines sont encore en cours, le Secrétaire général de l’ONU Boutros Boutros-Ghali publie en 1992 un Agenda pour la paix. Diplomatie préventive, rétablissement de la paix, maintien de la paix (1992), que les organisations régionales peineront à mettre en œuvre. C’est ainsi que s’ouvre un « nouvel espace d’intervention légitime » massivement investi par les ONG pacificatrices et leurs réseaux[14]LEFRANC Sandrine, « Pacifier, scientifiquement. Les ONG spécialisées dans la résolution des conflits » in LE PAPE Marc, SIMEANT Johanna, VIDAL Claudine (dir.), Face aux crises extrêmes. Face … Continue reading.

Interrogés sur les apports d’un groupe tel que Sant'Egidio, les diplomates et belligérants évoquent un réseau et un entregent informel, une maîtrise des dossiers servie par la compétence universitaire, une méthode intégrative de négociation, et tout aussi fondamentalement une discrétion et une temporalité longue. L’imprégnation du terrain est encore un trait souligné : les communautés locales de Sant'Egidio sont souvent situées dans des pays en crise, où elles dispensent des activités de « pacification par le bas »[15]Voir notamment LEFRANC Sandrine, « Du droit à la paix. La circulation des techniques internationales de pacification par le bas », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 174, 2008/4, p. … Continue reading et de dialogue interreligieux. Selon un diplomate en poste à l’UE :

  • “c’est différent des diplomates et des chercheurs. Les diplomates sont en poste trois ans, et puis ils changent et sont affectés ailleurs. Sant'Egidio, ils sont aussi bons que les chercheurs en connaissance de terrain. Mais ils ne sont pas que théoriques (…). Ils connaissent les parties très bien, les délégations, les chefs de guérilla dans le bush, mieux que les autres. Pourquoi ? parce que ça fait des années qu’ils traînent.”[16]BALAS Marie,« "C’est différent des diplomates et des chercheurs". Genèse et institutionnalisation d’un hybride : les médiations de Sant’Egidio », in Les Champs de Mars, numéro « … Continue reading

Au regard d’autres organisations actives dans le champ, une singularité de Sant'Egidio réside enfin dans le caractère foncièrement politique de ses interventions, situées au plus haut niveau de la décision publique et au plus près des belligérants.

Les enseignements de l’échec en Algérie

Les médiations de Sant'Egidio ont aussi connu un échec dont les leçons aident à situer l’effectivité d’un tel « objet-frontière ». En janvier 1995, le siège de la communauté à Rome accueille une réunion des principaux partis de l’opposition algérienne. Parmi ceux-ci figure le Front Islamique du Salut (FIS), parti dissous par le pouvoir après avoir remporté les élections législatives en 1992 et dont l’aile radicale a déclaré le jihad. Cette crise avait précipité le pays dans une guerre civile meurtrière, opposant des groupes armés islamistes et l’armée engagée dans une logique répressive pour la conservation du pouvoir. Les membres de Sant'Egidio étaient pour leur part en lien avec le diocèse d’Alger où ils organisaient des camps d’été avec leurs bénévoles ; ils invoquent ces relations pour expliquer leur initiative, ainsi que la demande formulée par des contacts algériens à l’occasion d’une rencontre interreligieuse en septembre 1994.

Rapidement mis en place, le processus de Rome se veut une « offre de paix » de l’opposition au pouvoir. Préparée par une première rencontre en novembre 1994, la réunion de janvier établit un « Contrat National » ou « Plate-Forme pour une solution politique à la crise algérienne » engageant chaque parti signataire à « gérer collectivement avec le pouvoir une période de transition devant aboutir à des élections libres et pluralistes »[17]Plate-forme pour une solution politique à la crise algérienne, Rome, 13 janvier 1995.. L’initiative se heurte alors à un rejet « globalement et dans le détail »[18]Conférence de presse du gouvernement algérien, Alger, 18 janvier 1995. de la part du pouvoir, qui dénonce une « tentative d’ingérence dans les affaires internes du pays »[19]« Des puissances étrangères sont derrière la rencontre » id.. La répression entre dans une nouvelle phase, visant notamment les militants du FIS dont elle contribue à radicaliser la base, et fragilisant possiblement les acteurs catholiques en Algérie – opposés au processus et non consultés en amont.

Tout en coordonnant une opposition segmentée, les discussions de Rome auront réussi à réintégrer le FIS dans un processus politique et, selon certains observateurs, à dé-radicaliser sa direction. Leur échec exprime aussi les limites de ce type d’intervention. Le choix de Rome, l’urgence de l’initiative, la publicité donnée à l'événement ont affaibli celui-ci, tout comme la non-consultation préalable du pouvoir algérien. L’on mesure ici avec acuité quelles difficultés se présentent lorsqu’un destinataire du processus, s’il est politiquement et militairement puissant, y est opposé. On voit aussi les obstacles, lorsque les États environnants ne soutiennent pas l’opération, comme ce fut principalement le cas ici pour des raisons stratégiques – outre que l’Église d’Algérie s’y est vivement opposée. L’épisode illustre encore un certain prophétisme santegidien et suggère les limites d’une conception performative de « la paix ».

Après cet épisode, Sant'Egidio n’a plus réédité d’opération caractérisée tout à la fois par un haut degré d’urgence, de publicité et de prise de risque. Elle s’est réorientée vers des procédures plus proches de la formule mozambicaine, privilégiant la discrétion, le long terme et le travail en réseau. L’organisation a par ailleurs intensifié ses médiations sur le versant de l’aide aux réfugiés. L’occurrence la plus récente tient, depuis le 14 mars 2017 à l’Élysée, dans la signature d’un accord établissant un « couloir humanitaire » pour l’accueil en France de 500 réfugiés syriens ou irakiens.Le protocole associe les ministres français de l’Intérieur et des Affaires Étrangères à cinq institutions chrétiennes. La Fédération protestante de France, la Fédération de l’entraide protestante, la Caritas,la Conférence des évêques de France et Sant'Egidio mutualisentainsi leurs ressources pour assurer l’accueil puis l’intégration (hébergement, scolarisation et formation professionnelle) de familles syriennes réfugiées au Liban, sans critère d’appartenance religieuse. Pour les dix-huit mois couverts par l’accord, le gouvernement français s’engage pour sa part à accélérer les procédures d’octroi de visa etdu statut de réfugié par l’OFPRA.

Ce partenariat qui mobilise ainsi les réseaux chrétiens – de donateurs notamment – est à l’initiativede Sant'Egidio[20]Un mémoire de recherche sur ce sujet, appuyé sur une enquête approfondie, est en cours à l’École Normale Supérieure de Lyon: Raphaëlle SEGOND, « Des couloirs humanitaires en contexte de … Continue reading: la communauté renouvelle ici l’expérience initiéeen décembre 2015 avec le gouvernement italien (dont est membre un des fondateurs du groupe), les Églises évangéliques italiennes et l’Église vaudoise, et que les premiers bilans semblent valider. L’accord a du reste été renouvelé en février 2017, prévoyant l’arrivée en Italie de 500 migrants en provenance cette fois des pays de la Corne de l’Afrique[21]Le premier accord prévoyait l’accueil d’un millier de réfugiés syriens. Pour le second volet signé en février 2017, la Conférence épiscopale italienne s’associe à Sant'Egidio et bien … Continue reading.Ce type d’intervention illustre à nouveau certains des outils de Sant'Egidio :

  1. un entregent institutionnel et politique en Europe, un réseau d’informateurs sur le terrain, et une circulation entre les espaces humanitaire et politique;
  2. une expertise bénévole et par là peu coûteuse : le coordinateur pour Sant'Egidio du projet-pilote en Italie est ainsi Paolo Morozzodella Rocca, professeur de droit à l’Université d’Urbino et spécialiste de l’immigration ;
  3. la capitalisation d’expériences antécédentes : le processus des « couloirs humanitaires » trouve à certains titres sa source dans les toutes premières médiations de Sant'Egidio (Liban, Irak), ainsi que dans le plaidoyer actif de la communauté, depuis les années 1980, en faveur d’une meilleure intégration des migrants et d’un assouplissement juridique de leurs conditions d’accueil ;
  4. l’efficacité – possiblement vulnérabilisante[22]Une question très sensible dans l’environnement de Sant'Egidio est celle des défections, passées sous silence, mais significatives au moins lors des quatre premières décennies du groupe. – d’une organisation dont des membres sont particulièrement engagés, encadrés et disciplinés.

Cet exemple, comme nombre d’autres rend compte du travail de « traduction » opéré par la Communauté de Sant'Egidio entre différents espaces et champs de compétence. Ce travail ne lui est pas exclusif, mais il forge une singularité dans son articulation assumée avec le plus haut niveau de la décision politique. En tout état de cause,la ressource (inter)religieuse et humanitaire du groupe répond à une demande politique, et il est plausible qu’elle continue à être sollicitée dans les années à venir

Notes

Notes
1 Du nom du quartier où siège l’organisation dont la bâtisse, un ancien monastère, est gardé en continu par des carabinieri.
2 Ce concept décrit la capacité d’un acteur à conquérir, en vertu des capitaux dont il dispose, des positions de pouvoir dans des domaines (des champs) différents.
3 Le terme désigne le « mai 1968 » et la décennie qui s’ensuit.
4 Sant'Egidio compte une trentaine de milliers de membres dans le monde, dont un millier environ à Rome. En périphérie à ce noyau, il existe ensuite un cercle large de sympathisants et volontaires « non affiliés », qui joue un rôle central en terme de ressources humaines et pour assurer l’empreinte sociale du groupe.
5 À titre d’exemple, le chercheur Giuseppe Riccotta parle d’« organisation clanique ». RICOTTA Giuseppe, « Tra solidarietà e defficienza: le caratteristiche culturali e dorganizzative della Comunità di S. Egidio », La critica sociologica, n° 122-123, 1997. Sur l’histoire et le fonctionnement du groupe, voir BALAS Marie, De la protestation militante à la médiation internationale : Sant'Egidio, sociologie d’un acteur émergent de la diplomatie informelle, Thèse de doctorat, Paris, École des Hautes en Sciences Sociales, 2012.
6 Sant'Egidio est enregistrée comme ONG auprès de l’ONU ; le droit canon la reconnaît comme « association publique internationale de laïcs » ; elle est en droit italien une « organisation non lucrative d’intérêt public » ; elle-même se définit comme « communauté » et « mouvement de mouvements », en références à ses branches de spécialisation caritative (sans-abris, migrants, Roms, personnes handicapées, personnes âgées, etc.).
7 STAR Susan Leigh & GRIESEMER James R., « Institutional Ecology, “Translations“, and Boundary Objects : Amateurs and Professionals in Berkeley’s Museum of Vertebrate Zoology, 1907 - 1939. » Social Studies of Science, n° 19, 1989, p. 393.
8 Ibid.
9 Dans ce paragraphe et les deux suivants, toutes les expressions entre guillemets sont empruntées aux écrits et archives orales des membres de Sant'Egidio.
10 Terme générique recouvrant les expériences contestataires des années 1970 dans l’espace catholique.
11 Front de libération du Mozambique.
12 Résistance nationale du Mozambique.
13 Message of the Secretary-General to the Seventh International Meeting for Peace of the Sant'Egidio Community, Milan, 19-22 septembre 1993.
14 LEFRANC Sandrine, « Pacifier, scientifiquement. Les ONG spécialisées dans la résolution des conflits » in LE PAPE Marc, SIMEANT Johanna, VIDAL Claudine (dir.), Face aux crises extrêmes. Face aux massacres, aux guerres civiles et aux génocides, Paris, La Découverte, 2006, p. 248.
15 Voir notamment LEFRANC Sandrine, « Du droit à la paix. La circulation des techniques internationales de pacification par le bas », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 174, 2008/4, p. 48-67.
16 BALAS Marie,« "C’est différent des diplomates et des chercheurs". Genèse et institutionnalisation d’un hybride : les médiations de Sant’Egidio », in Les Champs de Mars, numéro « Religieux et recherche stratégique » coordonné par Philippe PORTIER et Frédéric RAMEL, n°26, mars 2015, p. 132.
17 Plate-forme pour une solution politique à la crise algérienne, Rome, 13 janvier 1995.
18 Conférence de presse du gouvernement algérien, Alger, 18 janvier 1995.
19 « Des puissances étrangères sont derrière la rencontre » id.
20 Un mémoire de recherche sur ce sujet, appuyé sur une enquête approfondie, est en cours à l’École Normale Supérieure de Lyon: Raphaëlle SEGOND, « Des couloirs humanitaires en contexte de fermeture des frontières : stratégies et ressources de la Communauté Sant'Egidio », mémoire de Master, ENS Lyon (en cours).
21 Le premier accord prévoyait l’accueil d’un millier de réfugiés syriens. Pour le second volet signé en février 2017, la Conférence épiscopale italienne s’associe à Sant'Egidio et bien sûr à l’État italien.
22 Une question très sensible dans l’environnement de Sant'Egidio est celle des défections, passées sous silence, mais significatives au moins lors des quatre premières décennies du groupe.
Pour citer ce document :
Marie Balas , "Les médiations internationales de la Communauté de Sant’Egidio : histoire, ressources, limites". Notes de l'Observatoire international du religieux N°1 [en ligne], mai 2017. https://obsreligion.cnrs.fr/note/les-mediations-internationales-de-la-communaute-de-santegidio-histoire-ressources-limites/
Auteur.e.s

Marie Balas (maître de conférence à l’Université de Strasbourg, laboratoire DynamE)